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Festival parlé

LE JEU DES VÉRITÉS

En partenariat avec le programme doctoral SACRe-PSL.

La question de la vérité est au cœur de l’histoire des formes documentaires, au moins depuis que Dziga Vertov a fait du « kino-pravda » l’instrument d’une observation mécanique et authentique du monde, avant que sa terminologie n’inspire à Edgar Morin et Jean Rouch le projet d’un « cinéma-vérité » au plus près des subjectivités humaines. Elle l’est plus encore, et dans un tout autre registre, maintenant que le document – visuel plus encore que sonore – est convoqué comme « preuve irréfutable » à l’appui d’une rhétorique médiatique et judiciaire. La vérité éclaterait dans les images, comme une évidence implacable, déjouant par avance tous les discours. Celles de mort de George Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis aux États-Unis, filmée par des passants et des caméras de surveillance, ont ainsi valeur d’évidence, au double sens de preuve (« evidence » en anglais) et de vérité. Trente ans plus tôt, les images de Rodney King, passé à tabac par des policiers de Los Angeles le 3 mars 1991, ne l’avaient pas. Elles furent systématiquement contestées et réinterprétées par la Cour de justice qui relaxa les agents de police incriminés.

Ce que nous apprend l’écart d’interprétation entre les affaires King et Floyd, c’est que le document ne constitue jamais une preuve en soi. En dépit des apparences, le visible ne se donne pas immédiatement pour lisible. Il demande à être élucidé, analysé, interprété. L’usage controversé des vidéos vernaculaires sur les réseaux sociaux, le complotisme alimenté par des démonstrations « images à l’appui », aussi bien que les débats juridiques et politiques autour de la maîtrise des outils de prise de vue dans l’espace public, engagent un certain nombre de questions : sur la nature de ces documents d’abord, sur leurs auteurs ensuite, sur leurs usages enfin. À quels documents s’applique cette rhétorique de la vérité ? Aux preuves matérielles, c’est-à-dire aux traces, aux fragments, aux indices ? ou bien à celles, plus immatérielles des témoignages et des reconstitutions ? À quelles conditions ces vérités deviennent-elles audibles ? À partir de quel seuil de visibilité et selon quelles règles d’énonciation sont-elles recevables ? 

Comment artistes, écrivains et cinéastes se ressaisissent-ils de ces matériaux hors de toute prétention à l’expertise ? Car par-delà la question de la preuve, les reconstructions et les récits d’invention questionnent aussi les écritures documentaires actuelles en ce que celles-ci se trouvent toujours sommées – et de ce fait même suspectes – de déstabiliser ce rapport d’évidence entre le document et la vérité afin d’en proposer une autre lecture. L’ère des « fausses vérités » (fake truths) nous a aussi appris que les médias, et le cinéma l’a fait bien avant internet, pouvaient inventer des vérités, et qu’à ce jeu des séductions du faux ne se pliaient pas seulement les puissants mais aussi ceux qui, dépourvus des grands récits, laissés en marge de l’Histoire, fabulent leur propre vérité.
Alice Leroy