Jumana Manna
Au fondement de deux de ses longs-métrages, Foragers (2022) et Wild Relatives (2018), l’élément solide qu’est la terre se transforme en territoire psychique mouvant où les êtres affrontent la dureté de la vie autour de gestes résiliants. Ainsi, récolter devient une manière de communiquer des émotions sans mots, cuisiner crée un lien social apaisant et marcher favorise des échanges authentiques. La terre, grâce à ces gestes, devient entité réconfortante, lieu privilégié alors même qu’elle se retrouve dangereusement privatisée. Chaque mouvement des récoltants est surveillé, circonscris et encadré par des patrouilles et interrogatoires de soldats israéliens. S’il est interdit aux Arabes de ramasser le za’atar parce que le “za’atar is Israël”, Jumana Manna ne fait pas de cet état de fait révoltant une chronique sociale mais tente de nous orienter vers un ailleurs, comme dans un western. L’ouest sauvage est remplacé par un terrain d’herbes fraiches jonché de grosses pierres et la conquête à cheval se transforme en marche à pied d’un couple bien décidé à ne pas respecter l’interdiction. À travers le ton humoristique de Foragers, se dessine l’attention particulière de Manna à renverser, le temps d’un film, la loi du plus fort, et à faire des petits gestes quotidiens les moteurs même de l’action où la non-violence des personnages est ce qui fait, paradoxalement, effraction. La question du désir apparait également dans les trames narratives comme un espace urgent à investir tant il permet le mouvement et l’ouverture à l’autre même si cela n’est pas sans ambiguïté car les gestes d’amour, eux aussi, peuvent être colonisés par les relations de pouvoir interpersonnelles. C’est le cas dans le film The Umpire Whispers (2010) où Jumana Manna, en conversation avec son ancien entraîneur de natation, se livre sur des souvenirs intimes. Elle se remémore le pouvoir que cet homme exerçait sur elle en tant que coach, les paroles et les gestes à son égard qui ont façonnés la jeune femme qu’elle était. Dans l’ambiguïté d’une relation qui oscille entre apprentissage, émancipation et fascination, les séquences de massage sur le corps masculin apporte au film une subversion cathartique. En effet, le montage fait alterner dans un même plan stimulations sensuelles et confidences douloureuses, comme celle où Jumana révèle qu’il lui arrivait de nager très vite et de battre son record lorsqu’elle voyait écrit sur l’un des murs de la piscine “Mort aux Arabes”. La survie, ici, passe par la performance et la plongée sous l’eau comme l’on plonge sous une autre identité. L’adolescence de Jumana Manna, comme celle d’autres personnes palestiniennes, est une adolescence où soi devient un double, où emprunter les atours de l’autre permet de préserver le peu qu’il reste de sa propre identité. Cette moindre chose, infime preuve d’existence au présent, se transforme dans A Magical Substance Flows Into Me (2016) en un film en réaction qui met en lumière les liens historiques perdus de la géographie palestinienne dont la résonance persiste malgré tout. Mana chercher à reprendre l’entreprise du musicologue allemand Robert Lachman qui, en 1936, de peur que les notes se perdent pour toujours, commence à enregistrer les sons instrumentaux qu’il entend à Jérusalem et ses environs. De ces enregistrements naitront une série radiophonique en douze épisodes témoignant tous des traditions musicales de différents communautés : celle des Juifs Kurdes, Marocains et Yéménites, les Samaritains, les membres des communautés Palestiniennes urbaines et rurales, les Bédouins et Chrétiens coptes. Dans le film, le recours à l’imagination par un effort de reconstruction rationnelle, à savoir inventorier les musiques palestiniennes ancestrales, y est très puissant et donne accès, au fur et à mesure, à la seule véritable revendication politique de son autrice : ne pas disparaître. En effet, de la Palestine, il ne reste plus que des vestiges ternis, caillouteux, poussiéreux, rétrécis par les promesses vaines, les accords non respectés et les bombardements. La guerre ne réinvente jamais le regard, elle l’accroche. C’est depuis cette accroche que les artistes essaient de créer quelque chose, et notamment des images. Celles de Jumana Manna sont des images qui agissent souvent comme des protohistoires, temps intermédiaires et incertains entre un avant la colonisation et un après toujours en cours, celui d’une violence sans véritable fin, transmise, injustement, de générations en générations comme une vérité émanante. Ainsi, le choix de faire jouer des enfants dans The Goodness Regime (2013) et d’utiliser les archives pour mieux disséquer les hypocrisies qui conduisent à confondre mythe et histoire, ou encore, d’utiliser l’imagerie du portrait de groupe dans A Sketch of Manners (2013) où tous les protagonistes portent le vêtement de Pierrot pour interpréter, jusqu’à la lie, une ultime mascarade, agit comme un rappel ou plutôt comme une alerte. La vigilance consiste, pour Manna, à ne jamais se laisser piéger par les apparences, et à toujours se rappeler que ce qui séduit peut également détruire.
En 2010, Jumana Manna réalise l’un de ses premiers films, Blessed Blessed Oblivion, collage visuel à la bande-son ironique qui tisse, à travers les confidences d’un jeune homme mécanicien et aimant la salle de musculation, des parallèles conflictuels entre la poésie arabe engagée, la masculinité toxique et le fatalisme d’être un corps né au mauvais endroit. Inspiré du film expérimental Scorpio Rising (1963) de Kenneth Anger, le statement est clair, c’est parfois de la plus grande des rages que nait la pulsion de douceur.
Pulsion qui va de pair avec l’humour. L’ironie est très présente dans le travail de Manna mais celle-ci n’est jamais sarcastique, au contraire, elle vient souligner une absurdité sans heurter et crée une complicité entre les spectateurs et les personnages. À l’image de l’histoire racontée par le personnage dans A Magical Substance Flows Into Me : « Aujourd’hui, j’ai croisé mon ami irakien, Yitzhak, dans les vestiaires. Depuis quelque temps, il essaie de me convaincre d’être optimiste. Chaque fois qu’il me parle de politique, je lui dis que la situation est terrible et qu’elle ne cesse d’empirer… Bref, aujourd’hui, pendant que nous nous changions, il chantait. « Alors, qu’est-ce que tu chantes ? » lui ai-je demandé. « Oum Kalthoum », m’a-t-il répondu. Je lui ai demandé : « Quelle chanson d’Oum Kalthoum ? » Il a dit : « You Oppress Me ». J’ai dit : « Ah…».» C’est sur un ton badin, au détour d’une banal conversation quotidienne, que Manna choisit de qualifier la situation. Face à l’intransigeance des situations d’oppression, l’artiste utilise la stratégie de l’humanisme et celle de la complémentarité entre documentaire et fiction. En écrivant des dialogues fictifs à l’intérieur d’un documentaire qui survole une période donnée tout en distillant des informations importantes, essentielles à la suite de l’intrigue, Jumana Manna élabore un montage singulier où le temps du récit allie toujours le personnel au collectif. Cette co-dépendance rappelle la dernière séquence du film du réalisateur Elia Suleiman, Chronique d’une disparition (1996) : un couple, les parents du réalisateur, sont devant l’écran de télévision qui diffuse le drapeau israélien flottant dans les airs au rythme tonitruant de l’hymne national. Scène banale semblant anodine sauf que le couple est endormi et que chacun ronfle abondamment comme s’il n’était plus possible de résister que par le coma. Si les personnages de Jumana Manna ne sont pas encore dans une perte de conscience profonde et si ses films éprouvent le besoin d’invoquer l’espoir, il n’en reste pas moins que la lucidité de l’artiste ne nous échappe pas et qu’il en va de faire des films comme l’on entre au monde, jamais véritablement certain d’en sortir indemne.
Guslagie Malanda
[1] voir DUFOURMANTELLE, Anne, Puissance de la douceur, Ed. Manuels Payot, 2013, 160 pages
Discussion avec Jumana Manna à l’issue de la projection de Foragers, jeudi 26 mars au Saint-André des Arts, animée par Lola Maupas, chercheuse en études cinématographiques.





