La programmation

Cinéma du réel est, cette année encore, une invitation à explorer le documentaire contemporain et ses évolutions formelles, au regard de l’histoire du cinéma ; tandis que les possibilités de financement se réduisent – aussi parce que le volume de projets augmente toujours plus – que les conditions de production des films se raidissent un peu partout, le cinéma documentaire semble contourner les carcans comme en témoigne notre compétition, notre sélection Première fenêtre et notre choix en séance spéciale. Et la richesse des propositions formelles, la multiplicité des structures de récits se plaisent à déjouer nos habitudes de spectateurs.  En cela, sans doute peut-on dire que c’est un cinéma de résistance.

Certains mots d’un vieil usage sont comme des nébuleuses de sens divers, contradictoires, avec un noyau secret disait Fernand Deligny.  Il en est ainsi de celui-ci :  résistance. Cinéma de résistance, dont le noyau secret pourrait être contenu dans le jeu incessant entre dispositifs de mise en scène et vérité de l’enregistrement du moment présent, tel le cinéma de Luke Fowler ou celui de Jumana Manna le mettent en œuvre.

Invité en compétition en 2021 (Being in a place – Portrait of Margaret Tait), puis en 2023 (Patrick, évocation du compositeur Patrick Cowler) le cinéaste et musicien écossais Luke Fowler est à la fois un portraitiste et un biographe prolifique. Alors qu’il nous proposait ses deux derniers films pour cette nouvelle édition du festival (Being Blue, tourné dans l’ancienne demeure de Derek Jarman, et On Weaving, autour du design textile écossais), il nous a semblé que c’était là une invitation aux spectateurs du festival à entrer en complicité avec son travail.  Une complicité sensible, presque organique avec laquelle il embrasse le monde, tout en se dévoilant lui-même. Car si son œuvre mêle l’histoire contemporaine de la gauche et des mouvements underground et artistiques en Grande Bretagne, ses films morcelés semblent parcourus d’effets miroir où les éléments sonores et visuels impressionnistes et les figures de montage parlent autant de l’autre que de lui-même. Attaché au 16 mm, forme modeste et artisanale qui est celle de la disjonction de l’image et du son, Luc Fowler se joue des carcans narratifs pour privilégier le geste. Son cinéma est une expérience immersive procédant par vagues, accumulation mais aussi par bribes qui comme en suspens, persistent un moment sur la rétine.

Depuis quinze ans, la jeune cinéaste et artiste palestinienne Jumana Manna explore la façon dont les formes de pouvoir – économique, politique, colonial – conditionnent la vie humaine et végétale, et s’impriment sur les paysages et les corps. Qu’il s’agisse des jeunes hommes de Jérusalem-Est, d’un bal masqué dans la Jérusalem de 1942, des musiques de la Palestine historique ou de la cueillette des plantes sauvages, ses films déjouent à chaque fois les cadres d’une réalité attendue pour rendre compte de la persistance inébranlable et hardie de la culture palestinienne et de son tissu social. À la violence de l’Histoire s’oppose la subtilité, l’humour, la tendresse du regard de la cinéaste mais aussi une grande liberté des formes qui soufflent un vent de liberté et d’impertinence. Et peut-être, plus encore que parce que ses films sont féministes, décoloniaux et écologistes, est-ce ce qui fait de Jumana Manna une cinéaste engagée.

Ce noyau secret dont parle Deligny[1], sans doute rejoint-il le mystère du lien étroit entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance évoqué par Gilles Deleuze[2] et que nous vous invitons à éprouver aussi tout au long de la programmation établie en collaboration avec Jumana Manna : une traversée de l’histoire de la résistance palestinienne qui est aussi celle du cinéma palestinien. Celui-ci est porté depuis les années 70 par cette même question : que peut le cinéma ? Peut-être simplement témoigner de la situation réelle sur le terrain. Mais aussi proposer un contre-champ aux images des médias, parasiter les stéréotypes, redonner un visage à la résistance… Depuis les luttes politiques participant du mouvement international contre l’impérialisme des années 70 et les récits des anciens racontant la vie dans les villages aujourd’hui détruits et effacés du paysage – mais pas de la mémoire –  jusqu’à la persévérance et la détermination qu’il faut pour vivre au jour le jour sous occupation ou assiégé, le cinéma palestinien œuvre farouchement contre l’invisibilisation de la population palestinienne. Un cinéma vivant qui témoigne de ses conditions de vie concrètes mais aussi de sa résistance et sa capacité à créer des espaces de liberté dans les interstices de la vie qui échappent aux règles de l’oppression.  Si depuis les années 70, les cinéastes et les artistes ont changé de ton – aujourd’hui moins directement militant « au service du peuple palestinien » et « contre les forces réactionnaires » – tous rendent compte encore et toujours de ce qu’être Palestinien veut dire. À Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem Est, dans les camps des pays alentour ou de la diaspora, toutes et tous « veulent une vie pleine et digne et s’y accrochent résolument »[3] .

Tous ces films font entendre des voix éminemment politiques à la convergence des luttes anticapitalistes, décoloniales et écologistes, dont la Palestine semble être l’épicentre aujourd’hui. La programmation écoféministe qui prolonge cette année la réflexion menée au sein du festival parlé, témoigne de ces mêmes combats pour perpétuer le monde, contre la colonisation, contre l’ordre productiviste et patriarcal, contre l’hégémonie guerrière, contre la destruction de la terre elle-même. Ce terme écofeminisme vient témoigner de  l’intersectionalité de ces combats à travers des expériences de luttes et de création, histoires intimes ou collectives, histoires de résistance. Histoires de résistance aussi que celles que nous avons réunies dans notre programmation Front(s) Populaire(s), de l’engagement d’artistes jusqu’à la lutte des peuples comme pour illustrer cette pensée de Gilles Deleuze « Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art soit sous la forme d’une lutte des hommes ».

Parce que le Cinéma nous permet de regarder en face la réalité quand celle-ci nous aveugle, Cinéma du réel peut « dessiller nos yeux », comme y appelle Jean Vigo, à travers  l’expérience de multiples regards singuliers ;  parmi ces regards, il y a aussi ceux qui se fabriquent dans le cadre d’initiatives de cinéma participatif, amateurs ou professionnalisantes qui enrichissent d’expérimentations et de démarches atypiques, le cinéma comme nous appartenant à tous. 

Le cinéma est à nous et aujourd’hui plus que jamais il est une expérience éclairée, politique et sensorielle qui vient briser le flux du temps réel comme autant de brèches dans le chaos du monde, comme autant de possibles pour résister.

Catherine Bizern


[1] A propos d’un film à faire de Renaud Victor, 1990

[2]Qu’est-ce que l’acte de création?” Intervention à la FEMIS, 1987

[3] Offing de Oraib Toukan, 2021