Sélection française

Parler avec les morts

Talking with the Dead

Taina Tervonen

2020France67 minCouleur

En septembre 2017, vingt-cinq ans après la guerre, un charnier est ouvert à Vlasic, au nord de la Bosnie. Ce matin d’automne, alors que l’équipe de médecine légale fouille dans le fatras d’os découvert sous les rochers, au pied de la falaise, les familles des disparus arrivent pour se recueillir, espérant voir leur attente se terminer.
À notre première rencontre, un matin d’été 2014, Darija Vujinovic m’a invitée à m’installer à l’ombre d’un arbre sur une des terrasses qui surplombent la rivière Vrbas, dans la ville de Banja Luka. C’est dans cette ville que Darija est née. Elle ne l’a jamais quittée, même pendant la guerre. « J’aime les arbres », m’avait dit Darija en allumant une cigarette. « Surtout celui-ci. » Puis elle m’a demandé : « Alors, qu’est-ce que tu veux savoir de mon travail avec les disparus ? ».

Darija n’avait pas spécialement prévu de travailler avec les disparus. Elle avait fait des études de kinésithérapeute. Elle avait vu une annonce recherchant des infirmiers pour la collecte d’ échantillons de sang. C’était une opportunité comme une autre dans un pays post-conflit. Elle a postulé, a été prise et a appris le métier sur le terrain. Désormais, Darija sait poser les questions précises nécessaires pour remplir les formulaires ante-mortem, elle sait récupérer les quatre gouttes de sang qui permettront, plus tard, de relier les vivants à un corps retrouvé dans un charnier. Elle sait jouer au détective pour retrouver la piste des survivants : fouiller dans les registres d’état civil, chercher dans les annuaires en ligne, sur Facebook, toquer aux portes quand il n’y a pas d’autre moyen de trouver des traces.

Avec les années, le travail de Darija est devenu de plus en plus solitaire. Les moyens alloués au projet se réduisant, des collègues sont partis, Darija est restée seule en charge d’un tiers du pays. Elle passe la plupart de ses journées dans la voiture, à sillonner la campagne bosnienne à la recherche des familles. Elle a fait de la solitude son affaire, cela lui donne une indépendance qu’elle apprécie. Elle a accepté de baigner sans cesse dans l’histoire de la guerre, alors que les accords de paix ont été signés vingt ans avant et que tout le monde préférerait oublier.
Dans son travail, Darija fait sans arrêt face à la mémoire de la guerre, et aux interprétations que les uns et les autres en font. Elle doit garder ses distances, écouter sans se laisser embarquer, choisir ses mots. Il lui arrive d’effleurer son histoire personnelle parce que la discussion s’y prête, une fois les formulaires remplies et la prise de sang faite, quand on sert le café et qu’on lui propose un verre de rakija.

Darija approche les morts par la parole des vivants, par les questions très précises de son formulaire, alors que les souvenirs des vivants ne le sont pas toujours. Il faut alors creuser, reformuler, ramener la personne à la question de départ quand elle s’égare dans une anecdote importante pour elle mais insignifiante pour Darija. Celle-ci doit alors faire preuve de délicatesse et de rigueur. Le travail de Darija me rappelle ma posture de documentariste, dans cet équilibre parfois fragile entre la distance et l’empathie, indispensables à l’écoute.

Taina Tervonen

Taina Tervonen (née en 1973) est une réalisatrice et autrice finlandaise basée à Paris. Parler avec les morts est son premier long-métrage, après deux webdocumentaires. Taina est autrice de plusieurs ouvrages en français et en finnois, dont Au pays des disparus (Fayard, 2019), prix Louise-Weiss du meilleur reportage européen en 2019, et de Hukkuneet (S&S, 2019), lauréat du prix Finlandia pour le meilleur ouvrage de non-fiction la même année.

  • PRODUCTION : Delphine Morel (TS Productions)