Présentation de la 43e édition de Cinéma du réel par Catherine Bizern

Depuis une année déjà, nous sommes confrontés à la crise sanitaire liée au COVID 19 et à toutes les incertitudes et tous les bouleversements que la gestion de cette crise engendre. La préparation du festival, la programmation qui a été conçue pour cette édition, la forme dématérialisée que nous proposons sont déterminées par cette situation de crise.
Jamais autant que cette année n’aura été éprouvée par ceux qui le fabrique l’idée qu’un festival porte la trace de ce qui nous anime à un moment t, et est la caisse de résonance de l’air du temps dans lequel nous sommes plongés.
Ce qui fait un festival c’est à la fois la fabrication d’une programmation et la fabrication d’un public qui sur la durée de la manifestation se construit, prend du plaisir, fait corps. Ce qui est mis en œuvre c’est la rencontre entre les cinéastes, leurs œuvres à révéler et à accompagner et une communauté des spectateurs, « le public », à mobiliser, nourrir et interpeller. Mais tandis que l’autorisation de la réouverture des salles ne venait toujours pas, il a bien fallu concevoir une proposition alternative, une version dématérialisée de Cinéma du réel, qui puisse ressembler à ce que nous appelons festival. 

Notre intention première a été de créer les conditions d’une expérience qui se rapproche de celle du spectateur de festival confronté à une offre multiple, à heures fixes. Un spectateur  invité à choisir dans le tourbillon des propositions, des projections, des discussions et à se construire un chemin de jour en jour à travers l’œuvre de Pierre Creton, la compétition, la programmation Front(s) populaire(s) et la réflexion menée par les professionnels.
Suggérer un parcours mais aussi la sensation d’être en compagnie !
En proposant à tous de regarder les mêmes films au même moment, non seulement créer l’événement mais aussi tisser un lien flottant entre les spectateurs de Cinéma du réel afin que s’établisse, pourquoi pas, une certaine communion.
Notre intention était aussi de fabriquer un moment de rencontre autour des films, du travail des cinéastes et des idées qui agitent et traversent le secteur professionnel. Ces temps de discussion précieux qui jalonnent tous les ans le festival seront cette année filmés en direct sur deux plateaux. Diffusés dans le même temps que les œuvres, ils complètent l’offre du festival sur CANALRÉEL.

Les œuvres présentées lors de cette 43e édition de Cinéma du réel affirment la spécificité de la pratique cinématographique et son rôle dans la représentation, la révélation, la compréhension et l’interprétation de notre monde. Par le cinéma, il ne s’agit pas de réinventer un monde qui nous éloigne de la réalité en réduisant le réel à un effet optique, mais d’en proposer ses propres images, qui différentes pour chacun, rendent possible de nouveaux récits et ouvrent alors le territoire de l’imagination pour le spectateur.
Cinéma du réel se veut exploratoire et c’est dans cet esprit que s’est construite la compétition mêlant 20 films de cinéastes étrangers et 20 films français, cinéastes reconnus et jeunes auteurs, courts et longs métrages. À côté de ces œuvres inédites, l’intégrale Pierre Creton est l’exploration d’un territoire cinématographique qui s’élargit en cercles concentriques depuis un point fixe que serait la maison de Vattetot où vit travaille et filme le cinéaste.  Une interdisciplinarité telle que la sienne, travaux des champs, jardinage et pratique cinématographique artisanale et solitaire, est commune à  d’autres cinéastes, que nous avons réunis sous le titre  « Cinéaste en son jardin ». Ces deux programmations, en regard, comme une invitation au déconfinement et au couvre-feu buissonnier.
Festival exploratoire, Cinéma du réel s’interroge sur ce qu’il en est du documentaire. La question Qu’est-ce que le documentaire ? est à l’origine du Festival parlé qui tente de définir au-delà du cinéma lui-même moins un genre, qu’une pratique, et peut-être même une manière d’être autant qu’une manière de faire. Cette année le Festival parlé, consacré aux affinités et aux filiations entre documentaire et littérature, invite écrivains et cinéastes à mettre en résonance leur travail.
Exploratoire, Cinéma du réel l’est aussi dans son désir de rendre compte du cinéma documentaire de demain à travers un choix de films de jeunes cinéastes qui constituent des premiers gestes documentaires. Trois séances pour 12 films sont ainsi rassemblées sous l’intitulé « Première fenêtre »  et seront aussi accessibles sur Mediapart. 

La pandémie a été une rampe d’accélération pour les plates-formes et toutes les initiatives de mise en ligne de films qui, de Netflix à Tënk ont vu le jour ces dernières années.  La plupart de nos débats – du Forum public proposé par l’association des Amis du Cinéma du réel jusqu’à la discussion que nous initierons avec l’appel des 85, collectif des éditeurs vidéo qui s’est formé au printemps, ou la Matinée des idées consacrée aux nouveaux corpus d’images créé par et pour internet – interrogent les bouleversements que ces nouveaux acteurs ont provoqué dans le secteur du cinéma et de l’audiovisuel en général et du documentaire en particulier.  À quoi assistons-nous ? À un temps d’expérimentation plus ou moins sauvage qui réinterroge les processus de travail entre les différents acteurs professionnels, les rapports de pouvoir et la relation au public ? Est-ce une période d’exception ou l’occasion de proposer de nouveaux cadres, de repenser les manières de faire et d’inventer une nouvelle écologie du secteur ?  Peut-il en surgir une nouvelle donne ? Aucune certitude pour le moment. Mais de notre côté, nous avons conçu cette édition de Cinéma du réel à l’image de notre programmation Front(s) populaire(s) qui se demande À quoi servent les citoyens ?, avec la farouche intention de produire une discontinuité dans le déroulement implacable des événements, une discontinuité qui questionne, surprend, résiste, ravit.  

Catherine Bizern