Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Edito

Comment raconter l’Histoire quand les images n’existent plus ou n’ont jamais existé ? Comment raconter sa propre histoire quand un traumatisme ou un obstacle matériel empêchent d’aborder directement le passé ? Comment raconter le présent quand il est impossible de le filmer ? Pour cette édition du festival, nous avons essayé de nous interroger sur la façon dont ces questionnements, ces obstacles peuvent réveiller des forces créatives.

La section thématique « Rejouer » est la manifestation la plus évidente de ce projet, tout comme le choix de présenter en clôture du festival le film-testament de Joris Ivens Une histoire de vent, réalisé avec Marceline Loridan-Ivens. D’autres thèmes se développent à partir de cette ligne éditoriale centrée autour du re-enactment. Le premier concerne la scénarisation du réel et l’emploi de l’acteur. Franco Piavoli, réalisateur italien auquel nous consacrons la première rétrospective française, nous plonge dans un cinéma qui ne semble pas même se poser la question des limites entre réel et fiction, où les « acteurs » ne font que remettre en scène leurs propres vies. C’est également le cas de certains films de production plus récente présentés en séances spéciales.

Autre fil rouge rejoignant ces thématiques : l’impossibilité de filmer, moteur du film d’ouverture Between Fences, d’Avi Mograbi, et du projet Ghost Hunting de Raed Andoni, présenté dans le cadre de la soirée « Arrested Cinema » en collaboration avec Arte Actions culturelles. À travers des expériences communautaires de mise en spectacle de situations d’emprisonnement, les deux auteurs rendent possible la vision – et la compréhension – de situations que nous ne pourrions normalement pas voir.

De même, l’hommage aux Archives du film d’Albanie (AQSHF) met en lumière des films qui n’ont jamais été présentés en dehors du pays, et très peu en Albanie même. L’enthousiasme et la collaboration de responsables des Archives sont le signe d’une force, d’une énergie prête à exploser dans un pays qui commence à faire parler de lui pour sa production dans le champ de la fiction.

Resté aux marges de la carte géographique documentaire, ce pays est un « Hic sunt dracones » (« Here be dragons »), pour reprendre le titre du film de Mark Cousins présenté en séance spéciale. C’est aussi le cas du Nicaragua, mis à l’honneur dans la section « À l’œuvre », dédiée cette année aux réalisations de Florence Jaugey et Frank Pineda. Pineda fut parmi les fondateurs de l’Incine, l’institut du cinéma créé par le gouvernement sandiniste, dont les productions sont aujourd’hui conservées par Cinemateca Nacional de Nicaragua. C’est grâce à l’activité et à la volonté de telles archives que la mémoire visuelle d’un pays peut être sauvée et abordée indépendamment du prisme de lecture de l’Histoire officielle.

La sauvegarde de la mémoire est l’une des préoccupations centrales de l’artiste Akram Zaatari, créateur de la Fondation arabe pour l’image, auquel nous consacrons la section « In between », inaugurée l’année dernière. À partir de photographies, et en croisant les matériaux d’autres personnes à sa propre création, Zaatari arrive à re-raconter le Liban pour en offrir une Histoire alternative.

Cette capacité à raconter des histoires alternatives est le fil rouge qui relie les films présentés en compétition et en séances spéciales, aussi différents soient-ils par ailleurs.

Maria Bonsanti
Directrice artistique