Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Florence Tissot - Une page folle

Florence Tissot Chargée de mission aux enrichissements à la Cinémathèque française

Une page folle

Hiroko Govaers s’est éteinte le 13 mai 2008, après avoir pendant plus de 30 ans introduit, programmé, traduit, sous-titré et présenté le cinéma japonais en Europe dans les festivals, archives et autres salles. Je l’avais rencontrée quelque temps plus tôt pour éditer Une page folle (Kurutta Ippeiji) de Tenosuke Kinugasa, un projet qui, par manque de temps, n’a pas vu le jour.

Une page folle est un film d’avant-garde japonais sur la folie, qui ressemble à un ovni et qui, pour des questions de matériel et de droits, a une drôle d’histoire. Réalisé en 1927, perdu alors que le cinéma sonore s’impose, puis oublié jusqu’à ce que le réalisateur retrouve une copie quarante ans plus tard, il est projeté à nouveau en Europe après sa réédition en 1972, et n’existe aujourd’hui en France que sur quelques copies 16mm trop fatiguées pour circuler. Je vois ce film pour la première fois à Londres en 2003 et suis alors fascinée par les images et l’accompagnement musical du Jazz band de Tim Brown, musicien et programmateur chez City Screen. De retour à Paris deux ans plus tard, j’écris à Hiroko Govaers dont le contact m’avait été donné par le British Film Institute et lui propose d’éditer ce film dans le catalogue de Re-voir.

Un an plus tard, la veille de Noël 2007, je suis avec l’éditeur Pip Chodorov à Rosny-sous-Bois, dans son appartement rempli d’affiches japonaises et de photos aux murs. Nous en profitons pour nous projeter les films de Shuji Teyramaya stockés en haut d’une étagère, que par la suite je rêvais d’éditer. Hiroko avait été une proche de ce poète, dramaturge et cinéaste underground et avait aidé à la diffusion de ses films. Nous signons un contrat de distribution d’Une page folle pour 5 ans me donnant accès à l’internégatif. La copie d’époque, qui serait à l’origine de la réédition sonorisée des années 1970, semble avoir disparu mais du matériel de tirage est conservé en Europe.

Puis, les mois suivants, les devis en poche et malgré mes appels, je reste sans nouvelle d’Hiroko. Au moment même où je prenais conscience de son parcours, du nombre de copies protégées dans les cinémathèques par ses soins au fil des décennies et de sa carrière de si grande passeuse du cinéma japonais, j’apprends son décès à l’hôpital. L’internégatif conservé sous son nom depuis 1973 est alors immédiatement bloqué sauf accord du vrai ayant-droit japonais.

Avec la disparition d’Hiroko, c’est toute une époque qui bascule dans le passé : celle où les réseaux pour le cinéma japonais étaient si peu développés que pour y accéder, il fallait nécessairement passer par elle. Une époque d’accords de confiance et d’échanges de bons procédés peu ou pas cadrés juridiquement. Ainsi, ses rapports avec Madame Kawakita, sa deuxième mentor après Henri Langlois. Cette femme était entre autres productrice et distributrice de films indépendants japonais, travaillant dans l’import de cinéma européen au Japon et à la promotion du cinéma japonais à l’étranger des années 1960 à 1980. Hiroko Govaers en était la correspondante à Paris, et sous sa protection, a en partie vécu du fait qu’elle avait ou prétendait avoir les droits de films japonais pour le territoire français.

Cette tentative de donner plus de visibilité à Une page folle s’est traduite par une leçon de cinéma sur l’évolution des pratiques en matière de droits d’auteur et par une rencontre trop tardive mais très belle avec une grande dame.