Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Stephen Dwoskin is...

Le cinéma de Stephen Dwoskin, obsédant, radical, singulier, est de façon totalement inédite et parfois paradoxale un cinéma du mouvement. Paradoxale car on l’a beaucoup associé à des plans fixes, immobiles et longs ; et inédite parce qu’il faut peut-être entendre « mouvement » autrement. Ni trajet, ni gesticulation, cela va sans dire, mais de mouvements hors de soi. De mouvements vers l’autre.
Depuis cette épidémie de poliomyélite sur Brooklyn en 1948, alors que Steve n’avait que 9 ans, ses deux jambes sont restées frêles et inertes, l’obligeant à se déplacer à l’aide de béquilles, à ramper, à se hisser, à puiser en lui le double, le triple, le centuple d’énergie pour se déplacer. La polio immobilise, visse au sol, aux chaises, empêche de… Le mouvement est donc une lutte, une guerre, un idéal, une décision forcément consciente et volontariste.
Peut-être l’exil volontaire de Steve dans les années 1960 est à interpréter comme un premier « Fuck you » à l’immobilité, à l’assignation à résidence. La scène new yorkaise, underground, warholienne, avait pourtant à coup sûr une place pour lui. Mais non. Il choisit l’Europe. Londres, Berlin, re-Londres. Il choisit l’autre, l’ailleurs, le nouveau, l’inconfort, l’incertain, la mise en danger. Il enterre le repli sur soi par une ouverture, une curiosité, une volonté de feu qui bientôt, se focalisera sur les femmes. Toutes les femmes.
Séduire. Toucher. Frôler. Respirer. Embrasser. Observer le corps dans son intégralité, dans tous ses états. Ses douleurs, ses jouissances, ses contorsions, ses petites rougeurs, ses immobilités. Et si la rencontre, la rencontre comme performance, c’était faire l’expérience entière de l’autre, de l’être « autre » ? La fille de Girl n’expérimente-t-elle pas l’immobilité de Steve jusqu’à l’atrophie, jusqu’à l’intolérable ? N’est-ce pas aussi pour elle une façon de se faire une idée ? Elle fait, clairement, ce mouvement vers lui. Ce n’est en aucun cas théorique, ou même théorisable, ça ne se généralise pas, c’est une expérience à deux, un moment, un cadeau. Quand la guerre contre l’immobilité se fit plus dure à gagner, quand les hôpitaux, les soins, les tubes, les machines, devinrent son quotidien, les films (là encore le mouvement vers l’extérieur) prirent la forme de lettres, d’écrits, d’appels, d’odes, vers Robert Kramer, lui aussi Américain en exil, vers la ou les femmes qui l’attendaient dehors, vers les amis d’avant, ceux d’aujourd’hui, ceux de demain. Il encouragea le mouvement vers lui, ouvrant sa maison à toute personne, étudiant, thésard, admiratrice, qui le contactait, certains ou certaines devenant de nouveaux collaborateurs, actrices ou modèles.
Le terrain de jeu se réduisant de plus en plus à sa maison les années passant, il y créa là aussi d’incessants mouvements de fantômes, de femmes mystérieuses, apparitions entêtantes, triviales, sublimes, que l’on retrouve notamment dans l’installation Dream House. Quand le mouvement ne pouvait plus être le sien (la chaise roulante, les respirateurs, les médicaments à prendre, tout l’empêchait de s’éloigner) il est devenu le nôtre. Ceux qui étaient là. Juste à côté. Pas loin. Au bout du fil ou dans d’autres fuseaux horaires. Pendant la production de Age is… plus d’une douzaine de personnes, en Angleterre, en Suisse, en France, en Italie, se sont mises en mouvement pour lui donner la matière de son nouveau film. Celui qui allait être le dernier.
Un hommage à Stephen Dwoskin, c’est comme ça en tout cas que nous l’avons ressenti, ne saurait ignorer ces mouvements vers les autres, ces « some friends » qui ont tant compté. L’aspect humain, affectif, n’ayons pas peur des mots, s’est imposé immédiatement. Plutôt qu’une rétrospective, nous avons donc choisi pour accompagner la première française de son dernier film Age is…, de proposer à des amis et collaborateurs du cinéaste de présenter chacun un film de leur choix. Soient Anthea Kennedy, Tatia Shaburishvili et Boris Lehman. Respectivement Dyn Amo, le classique dwoskinien par excellence, Oblivion, diamant noir de son cinéma des derniers temps, puissant, érotique, sauvage et Before the beginning, le film à quatre mains, montré une unique fois à Rotterdam, fruit de l’amitié de deux cinéastes incorruptibles. Il nous a semblé important que son œuvre reste vivante avant de se figer dans le passé, le formol muséal du cinéma, et c’est pourquoi nous avons tenu à ce que l’installation Dream House se visite, qu’on y entre physiquement comme on serait entré dans sa maison et que la dernière note de cet hommage soit une note live, celle d’Alexander Bălănescu, violoniste virtuose, compositeur de plusieurs musiques pour les films de Stephen Dwoskin et qui en jouera ici une sélection ainsi qu’un morceau composé spécialement pour l’hommage du Cinéma du réel. L’œuvre de Stephen Dwoskin est colossale, monstrueuse, vous ne verrez pas tout ici mais, peut-être, nous l’espérons, aurez vous envie de continuer le mouvement vers lui .

Antoine Barraud

Age Is...

Stephen Dwoskin

2012 / France, Royaume-Uni / 75 min

Poème hypnotique, ode à la texture, la beauté, la singularité des visages et des silhouettes vieillissantes, Age Is… est une observation minutieuse, passionnée et amoureuse des détails.

Dyn amo

Stephen Dwoskin

1972 / Royaume-Uni / 120 min

D’après la pièce de théâtre, Dynamo, de Chris Wilkinson. Dans un club de strip-tease, sur une scène minable, un grand lit couvert de satin et des rideaux à paillettes. Quatre filles apparaissent et présentent tour à tour leur numéro.

Oblivion

Stephen Dwoskin

2005 / États-Unis / 78 min

« Lointaine transposition du Con d’Irène, un texte "pornographique" et poétique d’Aragon qui résonne avec la situation du voyeur empêtré, immobilisé, face à des corps féminins en mouvement. » (F.Bovier)

Before the Beginning

Boris Lehman, Stephen Dwoskin

2006 / Belgique, Royaume-Uni / 120 min

« Nous avions entrepris ce film "à quatre mains", plus ou moins monté mais resté inachevé […] Deux cinéastes indépendants pratiquant volontiers l'auto-fiction, se mettent à se filmer pour mieux se parler. Malgré leur différence de langue et de style, le film est avant tout une tentative d'imiter, voire… Before the Beginning - Lire la suite…