Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Pays rêvés, pays réels

Chez Thomas More, le pays nommé Utopie se définit à la fois comme motif physique (une île) et symbolique (un croissant de lune). Filmer un pays, c’est toujours osciller entre son espace réel et la dimension fantasmée qu’il projette dans l’imaginaire collectif, c’est se confronter à lui comme civilisation. Que Lebanese Rocket Society (Joreige et Hadjithomas) questionne un idéal national à travers la découverte de la course à l’espace menée par des scientifiques et étudiants libanais dans les années 1960, ou que Nicolas Rey se confronte à l’utopie collectiviste soviétique, les films de Pays rêvés, pays réels interrogent tous cette possibilité de représenter par le cinéma un pays comme une communauté, comme le berceau d’une mythologie, davantage que comme une réalité géographique.

Filmer un pays, c’est d’abord se confronter à lui comme territoire. Dans son « cinévoyage » Les Soviets plus l’électricité, Nicolas Rey, pour filmer un pays « qui n’existe plus », choisit de l’arpenter, d’éprouver physiquement son étendue. Dans l’espace plus réduit du jardin public d’une métropole chinoise, Libbie D. Cohn & J.P. Sniadecki (People’s Park) déambulent pour en définir les contours. Reprenant le geste primitif de la vue Lumière, ils choisissent l’unité de plan
pour embrasser l’unité de lieu, et collecter les portraits fugaces des visiteurs qui le traversent. Arpenter un lieu, c’est lui supposer une unité, en gommer certaines parties : c’est déjà le reconstruire, le transformer, comme l’espace plane de Transports à dos d’hommes (Bertille Bak) qui, par un exercice d’origami grandeur nature, devient sous nos yeux une caravane puis la représentation d’une rame de métro.

Représenter un pays, c’est nécessairement hésiter entre la tentation de le figurer dans son entièreté, à l’échelle 1/1, et de le modéliser. L’Île (Pauline Delwaulle) procède de ce hiatus entre le territoire, sa dénomination et sa modélisation, en faisant jouer ensemble les images du lieu, la carte de l’île, peuplée de noms poétiques et fantasques, et sa description. Trois dimensions d’un même espace qui ne se recouvrent pas tout à fait et montrent à quel point la

représentation du lieu bascule d’emblée vers sa reformulation. Dans À Cerbère (Claire Childéric), Jakye répète sans fin son travail dans l’hôtel du Belvédère dont elle se définit elle-même comme la « gardienne », pointant l’écart entre le prosaïsme de sa tâche dans cette zone frontière entre la France et l’Espagne, et la dimension mythologique du lieu qui renvoie à la frontière entre deux mondes. Autre forme de miniaturisation, la maquette représente l’étape préalable à la construction d’un espace raisonné. I Have Always Been A Dreamer (Sabine Gruffat) confronte le gigantisme des buildings américains, vecteurs et symboles du rêve capitaliste aux projets de construction tout aussi démiurgiques, dans cet émirat au développement économique neuf qu’est Dubaï. Dans le passage de la maquette à la réalisation se joue la construction d’un pays, de son espace collectif et habitable, mais également la marque de l’interprétation qu’en fait la puissance publique ou économique. Ce que Luc Moullet remet en cause dans Imphy, capitale de la France, en cherchant à imposer pour des motifs de commodité géographique une nouvelle capitale pour son état. Entre les rêves de grandeur de son dirigeant et la vétusté de certains logements, quelle unité pour la nation Kazakhstan, hormis celle que lui offre le montage de Christian Barani et Guillaume Reynard ? Au désir de faire unité au présent correspond celui de conserver une trace du passé, comme dans Wooden People de Victor Asliuk, où le village du vieil homme continue d’exister, sous forme de reconstitution miniature. Mitote d’Eugenio Polgovsky met en scène sur la place principale de Mexico les luttes syndicalistes du présent et la commémoration des grandes cérémonies aztèques. Le lieu public incarne le possible passage entre les revendications d’aujourd’hui et l’héritage d’hier et donne au pays sa dimension de civilisation.

À travers leur représentation, les pays filmés deviennent plus qu’une terre : un espace habitable commun, le creuset d’une civilisation, voire le terreau d’une utopie. First on the Moon (Aleksei Fedorchenko), en racontant le passé de la conquête soviétique de l’espace, met en scène l’imaginaire collectif d’un pays à travers son désir de se projeter hors de ses frontières. À l’utopie de la conquête spatiale, territoire sans borne peuplé de vide, répond celle de Peter Mettler qui, par une méticuleuse déconstruction, cherche à cartographier le temps dans The End of Time. Donnant une forme et des limites à un territoire abstrait, son entreprise de représentation suit une démarche aussi paradoxale qu’utopique.

Quel est le pays du cinéma, enfin ? L’écart entre espace réel et espace représenté semble bien redoubler dans la relation qui lie le matériau filmique à sa projection sur un écran. Est-ce un hasard si la pellicule, quoique moribonde, est surreprésentée dans ces films tentant de raconter des pays ? Si la pellicule s’impose comme la possibilité de retour des événements du passé, elle incarne également, par sa matérialité même, le pays du cinéma

Arnaud Hée, Alice Leroy, Julien Marsa et Raphaëlle Pireyre
Critikat.com

À Cerbère

Claire Childéric

2013 / France / 35 min

A Cerbère, dernier village avant l’Espagne, les voies ferrées ne se rejoignent pas. Des hommes changent les essieux des trains, Jaquie répète éternellement son travail à l'hôtel Belvédère, et Lydia, collégienne, rêve.

Drauliany narod

Victor Asliuk

2012 / Biélorussie / 27 min

Vieil homme solitaire au sein de l’immensité de la plus grande forêt d’Europe, Mikalaj fait revivre son monde à travers des centaines de figurines en bois qu’il confectionne.

The End of Time

Peter Mettler

2012 / Suisse / 114 min

Voyage d’exploration hypnotisant, défiant le territoire imaginaire du temps, entre le dicible et l'indicible; visionnaire, poétique, The End of Time invite à une véritable expansion de la conscience.

I Have Always Been a Dreamer

Sabine Gruffat

2012 / États-Unis / 78 min

A travers le portrait de deux « villes-utopies » en essor et en déclin, Dubaï et Detroit, Sabine Gruffat questionne les idéologies collectives qui façonnent le territoire et ses communautés locales.

L' Île

Pauline Delwaulle

2012 / France / 24 min

De la rivière du doute au mont Sinaï, les mots se mêlent au paysage. La carte devient poème, et l'île, mystérieuse.

Imphy, capitale de la France

Luc Moullet

1995 / France / 23 min

Pour résoudre les graves problèmes nés de la concentration de population autour de Paris, une équipe de cinéastes part à la recherche d'une nouvelle capitale...

Kazakhstan naissance d'une nation

Christian Barani, Guillaume Reynard

2008 / France / 65 min

Le discours du Président Noursoultan Nazarbaiev, en 1997, fixe le devenir du Kazakhstan. Un nouveau monde capitaliste se construit sur des fantasmes, sur des illusions.

The Lebanese Rocket Society

Joana Hadjithomas, Khalil Joreige

2012 / France, Liban, Qatar / 95 min

Au début des années soixante, en pleine guerre froide et au pic du panarabisme, un groupe de chercheurs d'une université arménienne et de chercheurs libanais entrent dans la course à l’espace et crée la Lebanese Rocket Society.

Mitote

Eugenio Polgovsky

2012 / Mexique / 53 min

Mitote transforme la place El Zócalo de Mexico City en un grand théâtre où s’affrontent commémorations nationales, rituels post-modernes et réminiscences des cultures pré-hispaniques.

People's Park

Libbie Cohn, J.P. Sniadecki

2012 / Chine, États-Unis / 78 min

Plan-séquence de 78 minutes, qui plonge le spectateur dans un parcours ininterrompu à travers un parc de la ville de Chengdu.

Pervye na lune

Aleksei Fedorchenko

2005 / Russia / 75 min

En 1938, L’URSS aurait été la première nation à envoyer un vaisseau spatial sur la Lune. Fedorcenko mène ici une réflexion sur la reconstitution historique.

Les Soviets plus l'électricité

Nicolas Rey

2001 / France / 175 min

Il n'y a pas de chaos russe. Simplement l'«Europe» qui s'étend désormais jusqu'au Pacifique et non plus jusqu'aux fantomatiques Monts Oural. Un cinévoyage au pays qui n'existe plus.

Transports à dos d'hommes

Bertille Bak

2012 / France / 15 min

De singulières façons d’habiter se développent dans un campement rom près de Paris, jusqu’à ce qu’il se fonde complètement dans le paysage.