Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Chili : 1973 - 2013

«Ces dernières années, sous mes yeux, le sang de tant de jeunes, couche après couche, s’est amassé jusqu’à m’enterrer et m’empêcher de respirer ; je peux juste écrire quelque chose avec cette plume et cette encre, comme si je creusais une petite fissure dans la boue et que j’y penchais mes lèvres pour prendre un dernier souffle. Quel monde que le nôtre… La nuit est longue, la route est longue, le mieux pour moi est d’oublier, de ne pas parler. Mais je sais aussi que le temps viendra où nous nous souviendrons d’eux, où nous parlerons d’eux». (Lu Xun)

Quarante ans ont passé. 11 septembre 1973, 11 septembre 2013. Aujourd’hui cette date nous rappelle d’autres évènements, d’autres horreurs : ironie et tragédie de l’Histoire, de l’oubli qui nous entoure. Ce jour d’il y a quarante ans, le général Pinochet, à la tête de l’armée, prit le pouvoir au Chili par un coup d’État financé par les États-Unis – la tristement célèbre Opération Condor. Soutenu par la droite et la riche bourgeoisie chilienne, il assaillit et bombarda le palais présidentiel de la Moneda. Le président démocratiquement élu par le peuple chilien, Salvador Allende, se suicida pour ne pas tomber aux mains des militaires. Pourquoi rappeler, sauver et montrer les images de la naissance d’une révolution non violente, de son difficile développement, de sa fin tragique et de ce qu’il en reste dans la mémoire aujourd’hui ? Nous avons tous une dette d’amour envers Salvador Allende, un homme qui croyait au socialisme à visage humain, comme Imre Nagy et Alexander Dubček – et qui, avec son gouvernement de l’Unité Populaire, chercha une voie alternative au totalitarisme soviétique et fut liquidé précisément pour cela. Mais une rétrospective du cinéma documentaire chilien avant, pendant et après Allende n’est pas seulement une précieuse leçon d’histoire : l’entendre uniquement ainsi serait ouvrir une brèche pour la refermer avec un monument « à la mémoire de »… Nous voulons surtout raconter l’histoire d’une génération de jeunes gens qui trouva dans le documentaire un moyen de lutte politique et d’analyse sociale, une génération qui expérimentait de nouvelles formes de cinéma du réel pour contribuer à changer l’existant, pour changer la vie. Les trois années qu’a duré l’Unité Populaire représentent aussi dans le champ topographique du cinéma une période extrêmement fertile et le documentaire s’avère être le genre le plus vivace. Les jeunes cinéastes chiliens firent de leur manque de moyens matériels un puissant moteur créatif; ils affrontèrent la réalité en expérimentant de nouvelles façons de faire du cinéma, poussant le langage vers des formes hybrides, cherchant à mettre à profit la leçon de trois maîtres choisis : Joris Ivens, comme emblème du cinéaste révolutionnaire ; Santiago Álvarez pour son usage avant-gardiste du montage ; Chris Marker pour creuser la forme du film-essai. Nous verrons donc des films sur les conditions de vie au Chili avant l’élection d’Allende, pendant la révolution de l’Unité Populaire et après le coup d’État ; nous verrons des portraits de l’homme Allende et des films essais sur sa pensée politique. Des films qui racontent la prise du pouvoir par Pinochet, l’horreur de sa dictature, les traces indélébiles qu’il a laissées sur les plus jeunes générations chiliennes. Voir aujourd’hui ces documentaires signifie trouver des clefs pour comprendre plus en profondeur l’état présent des choses. Le Chili des années 1970 et 1980 fut l’objet de l’une des contre-révolutions les plus sanguinaires du XXe siècle ; il fut aussi utilisé comme laboratoire de stratégies capitalistes qu’aujourd’hui nous connaissons bien: contrôle social généralisé, syndrome paranoïaque concernant la sécurité, privatisation sauvage de l’économie, démantèlement de l’état social, précarisation du travail. Voilà pourquoi ce patrimoine de luttes, d’auto-organisation, d’antifascisme de masse, doit alimenter la mémoire historique des luttes d’aujourd’hui et de demain. Voir aujourd’hui ces documentaires, c’est reprendre des mains de ces messieurs de la politique et des patrons de la communication l’histoire et le souvenir de ces années pour les remettre en circulation, en faire des outils de lutte contre l’oubli et des armes pour changer le présent. Nous voulons que ces images passent d’œil en œil, qu’elles restituent la complexité d’une époque et l’histoire d’un pays, qu’elles stimulent choix et jugements, qu’elles rouvrent les blessures et déconstruisent les imaginaires manipulés et faux : que cette histoire outrepasse les générations, renforce la fidélité à un projet, dilate nos consciences et enrichisse nos regards.

Federico Rossin

Rencontre Chili

120 min