Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Anand Patwardhan : à l'œuvre

En France, on connaît depuis longtemps certains grands auteurs indiens : Raj Kapoor, Satyajit Ray, Ritwik Ghatak, Guru Dutt et tant d’autres ont formé notre imaginaire visuel au même titre que Jean Renoir, Roberto Rossellini ou Max Ophuls. Mais comme souvent, les grands documentaristes engagés, aux prises avec l’oppression, la violence, la censure, sont les derniers à voir leur travail reconnu au titre d’une oeuvre. Au moment où nous écrivons ces lignes, la catégorie « R éalisateurs indiens » de Wikipédia France comprend 157 pages, mais pas le nom de Patwardhan. Prière d’essayer avec cette orthographe : « Anad Patxaran ». Sans vouloir indiquer pour autant une quelconque similarité politique ou stylistique, posons cependant que Anand Patwardhan représente pour la cinématographie indienne ce que René Vautier représente pour la cinématographie française, Saul Landau pour la cinématographie étatsunienne ou Shinsuke Ogawa pour la cinématographie japonaise. Avec Anand Patwardhan, entrent dans le cinéma le fracas des combats, la complexité des conflits, l’ampleur des mobilisations, les discours des meneurs et les chants des opprimés. Fruits de tournages qui durent parfois plus d’une décennie, les films d’Anand Patwardhan se caractérisent par leur immersion dans le quotidien et le suivi des luttes, qu’ils travaillent à replacer daans leurs perspectives historiques et culturelles.

La reconnaissance tardive tient évidemment à ce que l’exigence politique du réalisateur s’exprime en d’autres termes que ceux de la politique des auteurs et emprunte de tout autre circuit de diffusion.

Pour Anand Patwardhan, les films interviennent au titre d’arguments dans une lutte, qu’ils se doivent à la fois de documenter, épauler, populariser et réfléchir. Souvent consacrés à des conflits cultuels, ils ne prêtent foi qu’à une seule religion, celle de la véridicité. Anand Patwardhan déclare : « Personne n’est objectif. Certains occultent leur point de vue. Pas moi. Mais je suis prêt à attester de la véridicité factuelle des arguments que j’avance dans le film. »

Une telle rigueur documentaire s’étaye d’une grande précision stylistique. John Akomfrah, autre figure majeure de l’activisme visuel, observe par exemple : « N ous commençons à percevoir la complexité des questions esthétiques et formelles lorsqu’il s’agit de mettre en récit les activités politiques ; la tentative de libérer les événements survenus en Inde du carcan des stéréotypes. Au cœur du geste déconstructeur, la question de la répétition est centrale dans les films d’Anand : à travers les motifs répétés, on entrevoit la force obscure véhiculée par les images, les symboles et les motifs dans les vies des individus. Dans Father, Son and Holy War, l’orange est la couleur des meetings et des discours publics de Shiv Sena. Peu à peu, cette couleur symbolise la circulation des notions de « pureté » et d’« impureté ». Le processus qui fait que le film parvient à marier l’extrémisme politique à une couleur précise est très complexe et pourtant on est finalement frappé par l’apparente facilité avec laquelle le mécanisme tout entier fonctionne ».

Sur son site, avant la rubrique « Récompenses », Anand a placé la rubrique « Censure », souvent le plus bel hommage rendu à l’efficacité d’un film. « L a quasi totalité des films d’Anand ont eu à affronter la censure de l’État. Plusieurs se sont aussi attirés les foudres des fondamentalistes de droite tant en Inde qu’à l’étranger. Reflétant les aspérités des institutions démocratiques de l’Inde et sa profonde division politique, les louanges vont de pair avec les critiques. La censure a souvent conduit à des litiges menés avec succès contre le Central Board of Film Certification (CBFC) et contre le diffuseur public national, Doordarshan (DD ) pour son refus de diffuser les films d’Anand. » Anand Patwardhan pourrait disputer à Armand Gatti le titre de cinéaste le plus censuré de l’histoire, ce qui l’amène à rédiger le manifeste “Films For Freedom” en 2003. Le texte s’ouvre sur ces phrases : « L e droit à la liberté d’expression est l’un des meilleurs critères de la démocratie. Il est entériné en tant que droit fondamental dans l’article 19(a) de la Constitution. Mais le moment est venu de rappeler au gouvernement et au peuple que, certes, ce droit existe, mais que si l’Inde veut se revendiquer comme étant démocratique, il faut également veiller à son application. Ces dernières années, l’État n’a pas seulement imposé une censure à la fois masquée et visible, mais a aussi choisi de détourner le regard lorsque des voyous brûlent des livres, déchirent d’anciens manuscrits, faisant fi des garants de la Constitution. » Grâce à son parcours et à ses prises de positions, Anand Patwardhan nous introduit à une autre vision de l’Inde, saisie du point de vue de ses injustices les plus flagrantes mais aussi de ses divisions les plus spécifiques, entre castes et entre communautés religieuses. On y voit, on y entend, on y ressent l’énergie grondante de foules en lutte pour leurs droits, mais aussi pour les droits de la nature et donc des générations futures.

Nicole Brenez