Cinéma du Réel - Festival international de films documentaires

Compte-rendu ParisDOC Forum Public 2018

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Cinéma documentaire : La nouvelle donne

 

Ce mardi au um des Images dans le cadre de ParisDOC, se déroulait une journée dédiée au parcours du documentaire, de l’écriture à la diffusion, s’intéressant particulièrement aux embûches du financement. Ce Forum public qui a débuté à 10h s’est déroulé en trois étapes : tout d’abord une table ronde de professionnels du secteur, réalisateurs, producteurs et distributeurs, qui revenaient sur les étapes de la création du documentaire, suivie de quatre études de cas autour de quatre films sortis ou s’apprêtant à sortir en salles, et se terminant enfin sur une rencontre avec le CNC.

 

De l’écriture à la diffusion, le parcours d’un film documentaire

 

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Réunissant Julie Bertuccelli (Scam), Aleksandra Chevreux (Docks66, SDI), Carine Chichkowski (Survivance, Nous sommes le documentaire), François Farellacci (SRF), Régis Sauder (Acid, La Boucle documentaire), Édouard Mauriat (Mille et une productions, SPI), Jean-Marie Barbe (Tënk) et modérée par Rebecca Houzel (Petit à Petit production) et Raphaël Pillosio (l'atelier documentaire), la table ronde a ouvert cette journée dédiée au parcours du documentaire.

La discussion, qui a duré jusque 13h, a été rythmée par quelques extraits de plusieurs films produits, distribués ou réalisés par les panélistes : Bricks, Lupino, Dernières nouvelles du cosmos, Retour à Forbach, Peau d’âme et Après l’ombre.

Après un rapide tour d’horizon de l’état du documentaire en salles en France, précisant que 70 à 80 films d’initiative française sortent chaque année au cinéma, dont la moitié sont agréés - c’est-à-dire qu’ils respectent les conditions de la production cinématographique -, les modérateurs ont adressé la question centrale de cette table ronde : les règles de l’agrément (qui permet de débloquer des aides automatiques) étant davantage organisées autour de la fiction, que faudrait-il changer pour qu’elles s’accordent mieux avec le documentaire?

Pour tous les participants, il semblait assez évident que le médium cinéma permettait un plus grand espace de liberté que la télévision, cette dernière n’ayant, d’une part, pas d’obligation d’investissement dans le documentaire, et étant, d’autre part, en grande partie phagocytée par le 52 minutes, entrainant un risque de formatage. Le cinéma permet également une plus grande proximité avec le public comme le soulignait le cinéaste Régis Sauder. Cependant, c’est bien l’accès au financements qui décide avant toute chose du passage par la case télévision ou cinéma.

Pour le producteur Edouard Mauriat, la liberté de création est à associer à la pluralité des financements : plus les sources sont nombreuses, moins on risque le formatage. De son côté, la distributrice Aleksandra Chevreux tempérait légèrement l’attrait du cinéma avec la réalité de la distribution où le nombre d’entrées est à mettre en perspective avec les frais de sortie, précisant au passage que, contrairement à une croyance populaire, le documentaire ne faisait pas nécessairement moins d’entrées que la fiction. C’est d’autant plus compliqué lorsqu’il s’agit de films sauvages, qui ne sont donc pas agréés, car ils ne permettent pas aux distributeurs de générer du compte de soutien (aide automatique du CNC), ce qui pénalisera éventuellement des investissements futurs.

Et le coeur du problème est bien ici : les règles de l’agrément et de l’accès aux aides ne correspondent pas ou peu aux contraintes du documentaire. Alors que les guichets de financement se réduisent, menant à une paupérisation du milieu, les institutions font encore preuve d’un certain « archaïsme » comme l’a précisé Jean-Marie Barbe. L’un des premiers problèmes est la limite à 60% d’aides publiques dans le financement d’une oeuvre, empêchant certaines de se faire car dépendant majoritairement de ces aides. Celles-ci peuvent venir des régions, des soutiens (automatiques et sélectifs) du CNC ou encore du crédit d’impôts. Et les contraintes pour les obtenir sont nombreuses. Il n’est, par exemple, pas possible de demander l’Avance sur recettes avant réalisation si le film a déjà démarré son tournage. Une règle difficile à respecter dans le cadre du documentaire qui demandent beaucoup de préparation et souvent des tournages en amont. D’un autre côté, l’Avance sur recettes après réalisation, dont bénéficie plus facilement le documentaire, est pénalisante pour la production qui aurait besoin de cet argent plus en amont.

D’ailleurs, il y a un décalage entre l’accès à certaines aides, comme celle à l’écriture, et la réalité du temps du documentaire. L’ensemble des panélistes plaidaient d’ailleurs pour l’accès à l’aide à la conception qui pour l’instant est réservée à la fiction. C’est aussi au niveau des tarifs que le bât blesse. Il est ainsi très difficile pour le documentaire de faire un film dans les conditions de l’annexe 1 de l’agrément qui correspond à la convention collective (qui définit les salaires), cette économie ne correspondant pas à celle du documentaire.

Cependant, avoir un film agréé est important pour les distributeurs qui peuvent ainsi générer du compte de soutien. Or ce n’est pas le cas de la majeure partie des documentaires créés. Ces films, dits sauvages, peuvent toutefois être agréés au moment de la distribution mais les cas restent assez rares et soumis à de fortes conditions comme avoir eu un passage dans un festival de catégorie A (Cannes, Berlin…) et sortir sur au moins huit copies. Résultat, de nombreux films restent difficiles à voir hors festivals ou chaînes locales (qui sont une grande source de financement).

Le digital en solution? Pas encore tout à fait. Jean-Marie Barbe qui parlait du modèle de sa plateforme Tënk, dédiée au documentaire, expliquait qu’elle permettait elle aussi de donner accès à ces longs métrages sinon invisibles. L’idée, au bout du compte, serait d’en faire une acteur du financement du documentaire mais le modèle économique est encore un peu vacillant. C’est pourquoi les plateformes commencent à s’allier entre elles et aux festivals pour gagner en poids. Un vrai changement pourrait également venir d’une modification de la chronologie des médias. Mais il s’agit là d’un autre débat… actuellement en cours.

 

Etudes de cas


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A partir de 14h, la table ronde a fait place à quatre études de cas animés par Eugénie Michel-Villette (Les Films du Bilboquet) et Rebecca Houzel (Petit à Petit production), revenant sur le parcours de quatre films : Braguino de Clément Cogitore, Premières Solitudes de Claire Simon, Avant la fin de l’été de Maryam Goormaghtigh et Demons in Paradise de Jude Ratnam. Avec ces cas précis, les intervenants, cinéastes et producteurs, ont pu illustrer les difficultés et les réalités du documentaire. Les difficultés comme pour Cédric Bonin (Seppia) sur Braguino qui expliquait que son cas d’étude était « tout ce qu’il ne fallait pas faire », notamment en matière de chronologie des médias. Ou celui de Julie Paratian (Sister Productions) qui a dû faire des demandes à 30 fonds en huit ans pour financer le film de Jude Ratman. Demons in Paradise illustre d’ailleurs également les contraintes du documentaire comme celle du temps qui passe et des changements qu’il apporte, soit ici l’évolution politique du Sri-Lanka où ce premier documentaire Tamoul était tourné. Andrea Queralt (4 A 4 Productions) expliquait elle que ce qui était à l’origine des images de repérages pour Avant la fin de l’été ont finalement intégré l’oeuvre finale, ne correspondant ainsi pas aux règles de l’Avance. Enfin Claire Simon, qui a réalisé Premières solitudes au fur et à mesure, alternant tournage et écriture, n’anticipant pas à l’avance, a exprimé le sentiment général de l’assemblée : « Il faut que les financements se plient à l’exigence du génie documentaire et pas l’inverse ».

Compte-rendu ParisDOC Forum Public 2018

 

Rencontre avec le CNC


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La journée s’est achevée sur une discussion avec le CNC, représenté ici par le directeur du cinéma, Xavier Lardoux. Ce dernier était entouré de Dominique Barneaud (Bellota Films) et Julie Paratian (Sister productions).

Comme une réponse aux questionnements et demandes exprimés dans la matinée, Xavier Lardoux a expliqué la position du Centre et les évolutions possibles et/ou en cours.

Dans un premier temps, après avoir rappelé la fonction du CNC et ses différents fonctionnements, le directeur du cinéma a donné quelques chiffres concernant le documentaire. Pour cela, il s’est appuyé sur l’Observatoire de la production 2017 paru le matin même. Ainsi, peut-on observer une production stable l’an passé avec 37 documentaires agréés contre 44 en 2016 avec une augmentation du devis moyen, désormais à hauteur de 650 000€.

Au sujet des sorties salles, s’appuyant sur les chiffres de 2016, Xavier Lardoux a précisé que cette année correspondait au plus haut niveau de la décennie avec 118 documentaires distribués dont 66% français et parmi eux, 40 étaient agréés. Leur part de marché est estimée à 84% soit 2,7 millions de spectateurs sur les 3,3 millions du documentaire en salles.

Après une question de Julie Paratian sur les possibles évolutions des aides du CNC sur le documentaire, le directeur du cinéma a expliqué que le financement public de cette typologie d’oeuvres étaient en croissance, notamment en raison du tarissement des guichets. Au sujet de l’Avance sur recettes avant réalisation, il a précisé que c’était « comme le Festival de Cannes : l’art de dire non ». En effet, 55 projets sont aidés par an sur 650 proposés, soit un taux de réussite de 8%. Parmi eux, le documentaire représente 15% des oeuvres aidées pour le 1er collège et 12,5% pour le 2e, pour un montant moyen de 120 000€ (bien inférieur à celui de la fiction, mais cela est dû à la différence des budgets). Du côté du 3e collège (Avance sur recettes après réalisation), le documentaire représente 33% des films aidés pour un montant moyen de 90 000€, équivalent à celui de la fiction.

Par ailleurs, dans le cadre de la réforme de l’agrément, qui est entrée en vigueur en janvier 2018, Xavier Lardoux a affirmé qu’une souplesse avait été mise en place au niveau du documentaire, notamment par rapport au premier jour de tournage (qui est une condition sine qua none pour l’accès ou non à l’Avance sur recettes avant réalisation). Cependant, le CNC ne souhaite pas ouvrir davantage cette possibilité de peur que les financements encadrés (tels les Sofica ou les chaînes de télévision) n’en fassent de même, voire n’en abusent, au risque de ne plus préfinancer les films et d’attendre qu’ils soient en partie faits pour investir.

Les deux modérateurs sont également revenus sur l’autorégulation des instances publiques dans le financement pour éviter le dépassement des 60% d’aides publiques autorisées. Si l’idée d’augmenter le seuil de ces aides a été rapidement évoqué, Xavier Lardoux a expliqué que cette autorégulation était une volonté de ne pas dépasser ce seuil au risque de devoir demander aux producteurs de rembourser le surplus, ce qui pourrait en mettre certains en péril. Il a également rappelé l’existence de la dérogation de l’agrément permettant à des films d’être agréés au moment de leur distribution, débloquant ainsi des aides à la distribution et à la diffusion.

Le directeur du cinéma a part ailleurs rappelé les différentes autres aides auxquelles le documentaire a accès comme l’aide à l’écriture, la réécriture ou encore le développement. Mais c’est au moment d’aborder l’accès à l’aide à la conception que les esprits se sont un peu échauffés avec la salle. Xavier Lardoux a ainsi expliqué que ces questions, ainsi que celle du soutien aux nouveaux entrants, étaient actuellement en discussion avec un groupe de travail, composé de plusieurs représentants des différents organismes du cinéma, au sein du CNC.

 

A suivre donc.

Compte-rendu rédigé par Perrine Quennesson