Sauf ici, peut-être

  • Matthieu Chatellier
  • 2014
    • France
  • 65 min

Tout commence par des objets. Matthieu Chatellier, qui dialogue de derrière la caméra avec les membres d’une communauté Emmaüs de la région caennaise, reconnaît des assiettes, des meubles qui ont bercé son enfance. Mais il n’a guère le temps de sombrer dans la nostalgie : tous les hommes qu’il filme sont actifs, suractifs même, triant et vérifiant des vêtements selon des critères stricts, étiquetant chaque meuble d’un entrepôt plein à ras bord, sans cesse énergisés par leur capacité à transformer de l’informe en objet, le rebut en or. À l’évidente satisfaction de voir un tel système amender des vies fracturées succède une émotion singulière qui s’exhale de chaque portrait. La modicité des chambres et le goût de l’accumulation de plusieurs de ces naufragés de la vie (métaphore éculée qui revient ici décapée) transforment leurs intérieurs en empires des signes d’une folle densité. Le moindre bibelot y recèle une origine lointaine, un « mauvais souvenir » tu, un secret inviolable. Avec la même concentration que l’un des hommes qui photographie une minuscule petite fleur rose, le cinéaste et sa monteuse restituent le présent de ces vies dépolies par le voyage perpétuel. À la référence biblique du compagnonnage d’Emmaüs, le film substitue via son écoute, ses cadrages et sa lumière, une symbolique ulysséenne. (Charlotte Garson)