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Natacha Thiéry – Mise à sac

Natacha Thiéry Maître de conférences en Esthétique du cinéma

Mise à sac

Il arrive que l’existence de certains films paraisse si improbable qu’elle en devient douteuse, non seulement pour les cinéphiles mais aussi pour ceux qui les ont réalisés. Mise à sac fut longtemps de ceux-là. Dans les années 2000, Alain Cavalier ignorait s’il en restait ne serait-ce qu’une copie. Il ne l’avait jamais revu. Cela m’avait frappée : je trouvais aberrant qu’un film soit perdu dans la nature, et peut-être détruit, pour celui qui l’avait porté, y avait consacré toute son énergie, avait réuni une équipe autour de lui. Les aléas des droits (les Artistes Associés, notamment), la négligence et l’oubli conjugués l’avaient effectivement rendu littéralement inaccessible. C’est grâce à Pierre Lhomme, son chef opérateur, à qui la Cinémathèque avait proposé de choisir un film pour l’hommage qui lui était rendu en octobre 2008, qu’une copie (Kodak) put être reconstituée à partir d’un internégatif : il en supervisa le réétalonnage par les laboratoires Éclair. Mise à sac put donc être fugacement (re) découvert après une éclipse de plusieurs décennies, donnant au public le sentiment de toucher enfin à un chaînon manquant. Ce film avait l’air de représenter un tournant dans le parcours de ce cinéaste dont les deux premiers films (Le Combat dans l’île, L’Insoumis) avaient été malmenés, censurés. Ici, Cavalier adaptait un roman noir américain sans prétention et semblait se distancier des questions politiques. En réalité, il suivait toujours le penchant pour la transgression qui traverse toute sa filmographie. Dans une lettre à Lhomme, il évoquait d’ailleurs dans un sourire son « attirance suspecte pour les voleurs ». Plus, l’audace du film, conçu en 1967, éclatait sur l’écran : un groupe d’une douzaine d’hommes du peuple, aspirant à une autre vie, se livrait, de nuit, au pillage systématique de la bien nommée bourgade de Servage. Le geste ne manquait pas de panache, et la notion de propriété était balayée. Retenir des otages n’empêchait pas de les appeler familièrement par leur prénom. Ou de les charmer. Avoir soudain de l’argent, cela pouvait servir à le détourner enfin de son usage. Dans un instant de vacance, l’un des hommes allumait sa cigarette avec le billet qu’il venait d’embraser au chalumeau.

Brad Stevens – The Queen’s Guards (Michael Powell, UK, 1961)

Brad Stevens Critique de cinéma

The Queen’s Guards (Michael Powell, UK, 1961)

Récemment, j’assistai avec quelques amis à une projection du Voyeur (The Peeping Tom) (1960) de Michael Powell à Londres, à l’occasion du 50e anniversaire du film. Au cours de la discussion qui suivit, j’affirmai qu’à cause du scandale que provoqua le film chez le public, Powell ne fut plus jamais autorisé à faire de long métrage au Royaume-Uni. Je me rendis compte par la suite que c’était faux. En effet, dans l’année qui suivit le Voyeur, Powell réalisa The Queen’s Guards, un film qui semble avoir presque complètement disparu.

Parmi le petit nombre de gens qui l’ont vu, personne ne semble penser grand chose de The Queen’s Guards, tourné pour la 20th Century-Fox. Dans Arrows of Desire : The Films of Michael Powell and Emeric Pressburger (Ed. Watersone, 1985), Ian Christie estime que c’était « presque un acte de repentir » de son précédent film ; Powell lui-même le qualifiait de « moment de cinéma le plus médiocre que j’aie jamais produit ou réalisé ». Pourtant les descriptions de la structure narrative — qui met apparemment en scène un officier de la Garde (Daniel Massey) se souvenant de son cadet à l’entraînement et au combat en une série de flashbacks — suggèrent un possible rapprochement avec The Life and Death of Colonel Blimp (1943).

De même, il semblerait qu’il y ait quelque chose du Voyeur dans la double tentative du protagoniste d’imiter et de s’opposer à son père — excessivement traditionnel et curieusement interprété par le propre père de Massey.

On ne manquera pas de noter que ce fut aussi la dernière des trois tentatives de Powell de travailler en format panoramique, ses autres longs métrages en panoramique, Oh… Rosalinda ! (1955) et Lune de Miel (Honeymoon) (1959) étant eux-mêmes réputés invisibles (je n’ai pu voir que le second diffusé dans le format télévisé 4/3).

The Queen’s Guards n’a pas été diffusé à la télévision britannique depuis 1974, ni – pour autant que je me souvienne – projeté en salle depuis sa programmation dans le cadre de la rétrospective Michael Powell au festival de San Sebastian en 2002. Le film est peut-être aussi mauvais que l’affirment ceux qui l’ont vu, mais les photos disponibles laissent penser que Powell était en tout cas sensible au potentiel émotionnel du cinéma en couleur. Comme oeuvre tardive du plus grand cinéaste britannique (exception faite d’Hitchcock qui réalisa ses films majeurs en Amérique), ce serait lui faire affront que de le laisser croupir dans l’ombre.

Traduit de l’anglais par Muriel Carpentier

Lionel Soukaz

Lionel Soukaz Cinéaste

Le film que je voulais vous proposer et qui est devenu invisible est en plus innommable – à la demande des réalisatrices elles-mêmes, donc je ne peux même pas en parler, ni dire le titre car j’ai peur des représailles… Pourtant c’était un très beau film, drôle, poétique et quelque peu hystérique avec la troupe d’acteurs de la « Banque du sperme », film culte avec Bertrand D’A., Jean-Francois Torre Melgrani, Pierre Chabal, Jean Louis Bernard, Christian Chassin, Serge Cassado, Christopher L, Melinda, et le petit Robert etc. D’ailleurs cela me rappelle un autre film invisible de Philippe Genet sur le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, des entretiens avec Jean-Paul Mandopoulos, Jean-Francois Torre Melgrani, le petit Alain etc. Film disparu.

Alors me reste aussi un vague souvenir d’un entretien avec Kenneth Anger ou il me parlait de ses films perdus à lui, dont un emmené, volé, détruit, par Bobby Beausoleil, son acteur fétiche, emprisonné, mais j’ai oublié les titres et ne retrouve plus cet interview paru dans un Gai pied de 1982 ou 83… Alors me restent mes propres films perdus : un en super 8 de 1970 ou 71 sur les 24 Heures du Mans, film expérimental dû à la nuit où ne passaient que des lumières en accéléré, film vraiment perdu pour le coup, donc invisible mais sans grand intérêt.

Alors je me souviens d’un film de Norbert Terry, film porno des années 70 où je jouais mon propre rôle – enfin, celui d’un réalisateur de films érotiques – mais impossible de me souvenir du titre. Du même réalisateur, je suis presque sûr que ses autres films ont disparu, une seule copie pour une seule salle, le Dragon, rue du Dragon à Paris 6e, probablement de l’inversible… Il y a aussi les films pornos de Jack Deveau, Américain génial, et ceux d’Alfo Arrieta mais sont-ils vraiment invisibles ?… Les intrigues de Sylvia Cousky, Flammes etc.

Mais le vrai et grand film invisible, c’est évidemment le film de René Vautier sur la répression d’une grève à Brest en 1950 ou 51 dont le titre si je me souviens bien est Un homme est mort et René Vautier raconte qu’il l’a lui-même jeté à la poubelle, excédé par l’état du film – en lambeaux après trop de projections. Une bande dessinée a été faite récemment sur l’histoire de ce film… Mais je ne dois pas être seul à m’en souvenir et Nicole Brenez a dû vous le proposer, ce vrai film perdu à jamais et totalement invisible, mais qui continue à exister en mythe et en bande dessinée… La bande-son avait été sauvée, la lecture d’un poème d’Eluard, et détruite aussi je crois, mais reste le poème et le souvenir de la lecture de ce poème totalement déformé par un ouvrier participant à la grève… René Vautier pense d’ailleurs qu’un film vu et revu peut mourir de sa belle mort une fois son rôle joué, son utilité de transmission de rébellion, de protestation accompli…

Louis Skorecki – La Lettre perdue (1975)

Louis Skorecki Journaliste, critique, cinéaste et producteur

La Lettre perdue (1975)

Je me demande où est Lettre de n., le film que j’ai réalisé en 1975… En 1973, j’avais découpé Eugénie de Franval en 9 ou 10 plans-séquences…

…J’ai dû attendre un an (pas assez d’argent) pour tourner l’image, dans un appartement aux fenêtres vêtues de noir… Le principe d’EDF était le même que celui d’India Song : il s’agissait de traiter séparément son et image… C’est l’une des deux raisons pour lesquelles Duras adorait le film (ils ont été tournés en même temps, sans avoir eu vent l’un de l’autre)…

…L’autre raison pour laquelle elle aimait beaucoup EDF, c’était la présence d’une toute petite fille devant laquelle un homme, moi, se masturbe… Marguerite avait même cru (pure hallucination, pur désir) voir le sexe de cette toute petite fille à un moment où elle croise et décroise les jambes (elle est assise par terre)…

…L’idée de mon film suivant, Lettre de n., c’était de rééditer cette idée d’une fiction où son et image se donnent la main tout en s’ignorant, voire en se faisant la guerre…

Cette fois-là, le principe n’était pas vraiment sadien, encore que… J’avais demandé à une amie, Nathalie, plutôt douée pour l’écriture, avec laquelle je venais d’avoir une brève liaison, de m’écrire une lettre qui décrirait de manière assez échauffée, nos rapports… J’ai fait lire cette lettre par une jeune femme, et j’ai balancé cette bande-son sur des plans presque fixes d’une très très jeune fille, presque un bébé… C’est tout… Le seul endroit, si je me souviens bien, où le film a été montré, c’est en 1976 (ou 77) à Digne, au moment où Pierre Queyrel animait ces rencontres auxquelles il avait donné une ferveur extraordinaire (Duras était une habituée, Robert Kramer ou Philippe Garrel y venaient volontiers)… La projection eut lieu dans une salle où pouvaient tenir au maximum 20 personnes … il y en avait 30… On le projeta de nouveau : encore 30 personnes… et ainsi de suite plusieurs fois… Aucun de mes films n’a jamais fait cet effet sur des spectateurs… Ça n’avait rien d’un film porno, mais pour les cinéphiles qui s’y ruaient, séance après séance, ce devait en être un…

J’aurais adoré le revoir… Je n’ai pas eu le temps de reporter cette Lettre de n. sur un autre support, et c’est aujourd’hui impossible… Cette video 1/4 de pouce (qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à une K7) n’existe plus… Je l’ai cherchée et recherchée mille fois, elle est irrémédiablement perdue… Seul le souvenir qu’en ont des spectateurs que je ne connais pas et que je rencontrerai jamais continue peut-être à faire vivre quelque part au loin cette Lettre de n. et à lui apporter, peut-être, un peu d’amour…

Philippe Simon – Errere errera…

Philippe Simon Cinéaste et libraire

Errere errera…

Je suis en voyage au Mexique et j’ai une mémoire un rien percée. Je me souviens d’un film d’un peintre portugais dont le nom doit ressembler à Jose Sistiaga (orthographe défaillante je suppose) et le titre de son film Errere errera baleibouk ikic aruaren (ce n’est pas une blague, mais je suis certain qu’ici l’orthographe du titre est sûrement fausse). Il s’agit d’un film peint photogramme par photogramme, muet et qui créait un état hypnotique étonnant. Il doit dater de la fin des années 60, début des années 70. Un groupe de diffusion de films expérimentaux et politiques, « Cinéma parallèle », auquel je participais, en avait assuré une projection à Bruxelles, projection qui en avait troublé voire bouleversé plus d’un.

Depuis, il me semble n’avoir jamais plus entendu parler de ce film, mais en toute bonne foi je ne me suis jamais lancé dans une recherche approfondie. Voilà pris sur le vif, un rien décalé, résistant à citer d’autres perles comme le film d’E. C. Kenton, L’Ile du docteur Moreau.

Ndr : Ere erera baleibu icik subua aruaren de Jose Antonio Sistiaga, 1970, 16 mm ou 35 mm, couleur, silencieux, 75’. Distribution : Light Cone.