Les Invisibles

Natacha Thiéry – Mise à sac

Natacha Thiéry Maître de conférences en Esthétique du cinéma

Mise à sac

Il arrive que l’existence de certains films paraisse si improbable qu’elle en devient douteuse, non seulement pour les cinéphiles mais aussi pour ceux qui les ont réalisés. Mise à sac fut longtemps de ceux-là. Dans les années 2000, Alain Cavalier ignorait s’il en restait ne serait-ce qu’une copie. Il ne l’avait jamais revu. Cela m’avait frappée : je trouvais aberrant qu’un film soit perdu dans la nature, et peut-être détruit, pour celui qui l’avait porté, y avait consacré toute son énergie, avait réuni une équipe autour de lui. Les aléas des droits (les Artistes Associés, notamment), la négligence et l’oubli conjugués l’avaient effectivement rendu littéralement inaccessible. C’est grâce à Pierre Lhomme, son chef opérateur, à qui la Cinémathèque avait proposé de choisir un film pour l’hommage qui lui était rendu en octobre 2008, qu’une copie (Kodak) put être reconstituée à partir d’un internégatif : il en supervisa le réétalonnage par les laboratoires Éclair. Mise à sac put donc être fugacement (re) découvert après une éclipse de plusieurs décennies, donnant au public le sentiment de toucher enfin à un chaînon manquant. Ce film avait l’air de représenter un tournant dans le parcours de ce cinéaste dont les deux premiers films (Le Combat dans l’île, L’Insoumis) avaient été malmenés, censurés. Ici, Cavalier adaptait un roman noir américain sans prétention et semblait se distancier des questions politiques. En réalité, il suivait toujours le penchant pour la transgression qui traverse toute sa filmographie. Dans une lettre à Lhomme, il évoquait d’ailleurs dans un sourire son « attirance suspecte pour les voleurs ». Plus, l’audace du film, conçu en 1967, éclatait sur l’écran : un groupe d’une douzaine d’hommes du peuple, aspirant à une autre vie, se livrait, de nuit, au pillage systématique de la bien nommée bourgade de Servage. Le geste ne manquait pas de panache, et la notion de propriété était balayée. Retenir des otages n’empêchait pas de les appeler familièrement par leur prénom. Ou de les charmer. Avoir soudain de l’argent, cela pouvait servir à le détourner enfin de son usage. Dans un instant de vacance, l’un des hommes allumait sa cigarette avec le billet qu’il venait d’embraser au chalumeau.

Louis Skorecki – La Lettre perdue (1975)

Louis Skorecki Journaliste, critique, cinéaste et producteur

La Lettre perdue (1975)

Je me demande où est Lettre de n., le film que j’ai réalisé en 1975… En 1973, j’avais découpé Eugénie de Franval en 9 ou 10 plans-séquences…

…J’ai dû attendre un an (pas assez d’argent) pour tourner l’image, dans un appartement aux fenêtres vêtues de noir… Le principe d’EDF était le même que celui d’India Song : il s’agissait de traiter séparément son et image… C’est l’une des deux raisons pour lesquelles Duras adorait le film (ils ont été tournés en même temps, sans avoir eu vent l’un de l’autre)…

…L’autre raison pour laquelle elle aimait beaucoup EDF, c’était la présence d’une toute petite fille devant laquelle un homme, moi, se masturbe… Marguerite avait même cru (pure hallucination, pur désir) voir le sexe de cette toute petite fille à un moment où elle croise et décroise les jambes (elle est assise par terre)…

…L’idée de mon film suivant, Lettre de n., c’était de rééditer cette idée d’une fiction où son et image se donnent la main tout en s’ignorant, voire en se faisant la guerre…

Cette fois-là, le principe n’était pas vraiment sadien, encore que… J’avais demandé à une amie, Nathalie, plutôt douée pour l’écriture, avec laquelle je venais d’avoir une brève liaison, de m’écrire une lettre qui décrirait de manière assez échauffée, nos rapports… J’ai fait lire cette lettre par une jeune femme, et j’ai balancé cette bande-son sur des plans presque fixes d’une très très jeune fille, presque un bébé… C’est tout… Le seul endroit, si je me souviens bien, où le film a été montré, c’est en 1976 (ou 77) à Digne, au moment où Pierre Queyrel animait ces rencontres auxquelles il avait donné une ferveur extraordinaire (Duras était une habituée, Robert Kramer ou Philippe Garrel y venaient volontiers)… La projection eut lieu dans une salle où pouvaient tenir au maximum 20 personnes … il y en avait 30… On le projeta de nouveau : encore 30 personnes… et ainsi de suite plusieurs fois… Aucun de mes films n’a jamais fait cet effet sur des spectateurs… Ça n’avait rien d’un film porno, mais pour les cinéphiles qui s’y ruaient, séance après séance, ce devait en être un…

J’aurais adoré le revoir… Je n’ai pas eu le temps de reporter cette Lettre de n. sur un autre support, et c’est aujourd’hui impossible… Cette video 1/4 de pouce (qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à une K7) n’existe plus… Je l’ai cherchée et recherchée mille fois, elle est irrémédiablement perdue… Seul le souvenir qu’en ont des spectateurs que je ne connais pas et que je rencontrerai jamais continue peut-être à faire vivre quelque part au loin cette Lettre de n. et à lui apporter, peut-être, un peu d’amour…

Philippe Simon – Errere errera…

Philippe Simon Cinéaste et libraire

Errere errera…

Je suis en voyage au Mexique et j’ai une mémoire un rien percée. Je me souviens d’un film d’un peintre portugais dont le nom doit ressembler à Jose Sistiaga (orthographe défaillante je suppose) et le titre de son film Errere errera baleibouk ikic aruaren (ce n’est pas une blague, mais je suis certain qu’ici l’orthographe du titre est sûrement fausse). Il s’agit d’un film peint photogramme par photogramme, muet et qui créait un état hypnotique étonnant. Il doit dater de la fin des années 60, début des années 70. Un groupe de diffusion de films expérimentaux et politiques, « Cinéma parallèle », auquel je participais, en avait assuré une projection à Bruxelles, projection qui en avait troublé voire bouleversé plus d’un.

Depuis, il me semble n’avoir jamais plus entendu parler de ce film, mais en toute bonne foi je ne me suis jamais lancé dans une recherche approfondie. Voilà pris sur le vif, un rien décalé, résistant à citer d’autres perles comme le film d’E. C. Kenton, L’Ile du docteur Moreau.

Ndr : Ere erera baleibu icik subua aruaren de Jose Antonio Sistiaga, 1970, 16 mm ou 35 mm, couleur, silencieux, 75’. Distribution : Light Cone.

Martin Scorsese

Martin Scorsese Cinéaste

  • Les Rapaces (Greed), 1924, d’Erich von Stroheim

Cette adaptation du roman épique de Frank Norris sur la soif d’or destructrice de trois individus ordinaires reste un grand film, même dans sa version sévèrement tronquée. Mais Stroheim entendait en faire tout autre chose : une grande fresque réaliste qui dépeindrait tout un style de vie, ainsi que les rêves et les ambitions de ceux qui le vivent. Irving Thalberg, le jeune producteur en chef de la MGM ne voyait pas les choses du même oeil (contre toute attente, Stroheim travailla pour Thalberg un an plus tard sur un film beaucoup moins ambitieux, son remake de La Veuve Joyeuse (The Merry Widow). Il existe aujourd’hui une version des Rapaces dans laquelle on a remplacé les séquences manquantes par des images fixes, version intéressante mais en fin de compte insatisfaisante : on passe son temps à imaginer ce que le film aurait dû être.

  • The Elusive Pimpernel, 1950, de Michael Powell & Emeric Pressburger

Alexander Korda, l’un des quelques hommes qui contribuèrent à créer une industrie du film au Royaume-Uni, demanda à Powell et Pressburger de faire un remake en Technicolor du Mouron rouge (The Scarlet Pimpernel), l’histoire d’un aristocrate britannique qui opère incognito à Paris pendant la Terreur. Les « Archers » (le nom de leur maison de production, ndt) imaginèrent leur propre version de l’histoire, totalement fantaisiste, avec des numéros musicaux, des sous-entendus au second expérimendegré et des effets visuels hyperboliques. Samuel Goldwyn, qui était en affaire, avec Korda, détesta le film et ordonna de sérieuses coupes, intermèdes musicaux compris. Le film sortit aux Etats-Unis dans quelques copies noir et blanc ! Je l’ai vu en couleur sur la 42e rue, et ce souvenir est ancré en moi. Michael pensait que les coupes d’origine étaient définitivement perdues, mais nous préférons croire qu’elles attendent au fond d’une cave quelque part dans ce monde.

  • Le Procès Paradine (The Paradine Case)

Au fur et à mesure que je vieillis, je trouve les films d’Hitchcock toujours meilleurs ; ils s’enrichissent et deviennent plus complexes à chaque nouvelle vision. Y compris les films censés être les moins réussis, comme L’Etau (Topaz) ou Le Rideau déchiré (Torn Curtain). Ce film sur un avocat britannique de plus en plus attiré par la mystérieuse accusée de meurtre qu’il défend est d’un genre un peu différent. Hitchcock n’a jamais vraiment cru au scénario, alors que Selznick lui-même le trouvait porteur. Hitchcock avait travaillé sur la première version du scénario, mais il avait aussi essayé de faire en sorte que le film fonctionne tel qu’il était — son premier montage durait 3 heures et demie. Le Procès Paradine serait probablement imparfait dans n’importe quelle version, mais un Hitchcock imparfait reste plus excitant que bien des films.

  • The Other Side of the Wind, Orson Welles 1970-1975

Dans les vingt dernières années de sa vie, Orson Welles a fait des films qui échappaient aux standards de l’industrie cinématographique. Il travaillait à la manière d’un peintre ou d’un compositeur, tournant un peu ici, un peu là, retravaillant ceci et reprenant cela durant de longues périodes. Quand Welles mourut, il laissa de nombreux projets à divers niveaux d’avancement. Cependant son oeuvre maîtresse reste ce film sur un ancien cinéaste hollywoodien vieillissant (interprété par John Huston, authentique vétéran d’Hollywood lui-même) qui tourne un film « jeune » et pseudo-artistique pour rester à la page du nouveau « Nouvel Hollywood » d’alors avec en toile de fond son désir homosexuel sous-jacent pour le jeune premier. Le projet se développa lentement au cours des ans, ne cessant de changer de forme et de ton. Welles avait l’intention d’entrecroiser des séquences de style « cinéma vérité » de la fête d’anniversaire du réalisateur et des parties « film dans le film ». A sa mort, la copie de travail et tous les rushes furent saisis par le gouvernement iranien (le principal investisseur du film était iranien), puis confisqués par le gouvernement français. Il y a eu depuis plusieurs tentatives pour terminer le film, aucune n’ayant abouti à ce jour. En 1975, quand l’American Film Institute a rendu hommage à Welles, il en a montré deux longues séquences, toutes deux absolument éblouissantes. On peut maintenant facilement les visionner sur You Tube. J’espère qu’un jour on pourra voir le film dans une version qui rende justice aux intentions de Welles.

  • La Splendeur des Amberson (The Magnificent Ambersons)

Après Citizen Kane, le jeune Orson Welles enchaîne sur l’adaptation de ce roman de Booth Tarkington sur la lente déchéance d’une famille d’Indianapolis dont le mode de vie est entièrement détruit par le progrès industriel. Alors que tout s’était bien passé pour Welles sur son premier film, tout se passa mal pour le second. La direction du studio avait changé et avait beaucoup moins de sympathie pour lui et pour son talent artistique ; l’avant-première du film fut un désastre et quand des coupes drastiques furent ordonnées, Welles était en Amérique du Sud où il tournait son documentaire It’s All True. Le film fut sévèrement amputé et on fit tourner une nouvelle fin à un autre réalisateur. Il faut dire que Welles était un tel génie que La Splendeur des Amberson reste un très grand film, même dans sa version si manifestement dénaturée ; chaque moment en est si fort qu’on peut d’une certaine manière ressentir les vastes passages manquants. Mais quand on lit le script qu’utilisait Welles pendant le tournage et qu’on comprend soudain pleinement ce qu’il avait en tête, ça vous brise le coeur. Pendant des années, les cinéphiles ont entretenu l’espoir que la copie de travail des Amberson avait survécu et qu’elle dormait dans des archives en Amérique du Sud. Ces espoirs s’amenuisent. Elle semble avoir disparu pour toujours, exactement comme la splendeur victorienne du manoir des Amberson.

Traduit de l’anglais par Muriel Carpentier

Barbet Schroeder – Une partie de plaisir

Barbet Schroeder Cinéaste

Une partie de plaisir

Je pense à Une partie de plaisir de Claude Chabrol et Paul Géauff. Après Les Bonnes femmes leur deuxième collaboration totale.

Je crois qu’il s’agit d’une question de droits.

Ce film est une expérience limite puisque Gégauff a écrit sous forme de fiction à peine déformée la réalité de ses relations avec sa femme. Chabrol a eu le culot de les faire jouer tous deux leur propre rôle ou presque.

Un film terrible et douloureux qui est tout à fait à part dans l’oeuvre de Chabrol et que j’aimerais beaucoup revoir.

Il est si proche dans le temps et si lointain, si inaccessible déjà.