Les Invisibles

Mehdi Benallal – Quelques invisibles

Mehdi Benallal Réalisateur et critique

Quelques invisibles

Certains titres me font rêver pour la simple raison que j’aime ceux qui en parlent et la manière dont ils en parlent : comme d’une étincelle dansante, d’une promesse de feu.

C’est ainsi que, depuis des années, j’attends l’occasion de voir des films que Jean-Marie Straub a évoqués quelquefois et qui n’ont jamais atterri en France, ni en DVD ni en salles.

Mis à part Peter Nestler, dont nous avons vu quelques magnifiques documentaires du début des années 60 au Réel en 2007 (mais quasiment aucun des films qu’il a réalisés depuis 40 ans), j’attends avec ferveur de connaître les films du Hollandais Frans van der Staak (Du travail de Baruch d’Espinoza, Dix poèmes d’Hubert Poot, Ma patrie…) et ceux du Yougoslave Matjaz Klopcic (L’histoire qui n’existe plus, Sur des ailes en papier).

Quand Jacques Rivette parle de Quelque chose d’autre de Vera Chytilova, je ne peux pas m’empêcher de croire que ce film c’est autre chose, et qu’il nous faut le retrouver au plus vite pour ne pas mourir orphelins de cette beauté-là ! Celui-là aussi reste invisible, mais Malavida, qui a édité en DVD quelques-uns des films suivants de Chytilova, s’en occupera peut-être bientôt (rêvons)…

Alain Bergala – Incognito

Alain Bergala Enseignant et essayiste de cinéma, commissaire d’expositions

Incognito

Tous les six mois, Jean-Pierre Beauviala me demande des nouvelles de mon enquête pour retrouver Incognito, un long-métrage que j’ai réalisé en 1989, à Mens, petit village de l’Isère.

Les acteurs principaux étaient Arielle Dombasle, Lucas Belvaux et Jean-Pierre Beauviala qui n’avait qu’une heure de route, depuis son usine-laboratoire Aaton de Grenoble, pour rejoindre le tournage. Le film a été tourné en super 16 avec une Aaton comme il se devait avec cet « acteur ». Incognito était produit pour France 3 par un jeune producteur, Michel Mavros, dont c’était le premier film. Je l’ai monté avec Valérie Loiseleux, qui n’était pas encore la monteuse de Manoel de Oliveira. Il a été diffusé sur FR3 le 27 novembre 1990, à 20 h 35, après passage par un télécinéma double bande. Puis le temps a passé sans que je me préoccupe vraiment de retrouver ce film. Michel Mavros, entre-temps, avait changé de continent et de vie et avait définitivement quitté la France pour l’Afrique. J’ai appris sa mort, en octobre 2006, par un ami commun. Depuis je cherche en vain à retrouver une copie de ce film. En 1989 les films de fiction diffusés à la télévision n’étaient pas conservés par l’INA. Arielle Dombasle avait accepté avec la plus grande générosité des conditions de tournage et de logement très éloignées du confort auquel elle aurait pu prétendre. J’ai le souvenir d’une scène au sommet de la montagne entre la blonde Arielle et la brune Gaële Le Roi. Parmi les beaux souvenirs de ce tournage : Lucas Belvaux et Arielle Dombasle lisant des pages de Kleist, Yves Afonso dans sa cabane en train de ruminer sa vengeance par le feu, la petite fille Céline Gayout découvrant le cinéma, un passage éclair de Raymond Depardon jouant son propre rôle le temps d’une soirée. Hélas non, Jean-Pierre, toujours pas de traces de ce film…

Cyril Béghin – Il Barocco leccese

Cyril Béghin Critique

Il Barocco leccese

Est-ce par magie de la formule que les deux courts-métrages réputés perdus de Carmelo Bene ont des titres qui condensent son oeuvre entière, non seulement de cinéma mais de théâtre, télévision, radio ? Les titres, trop forts, ont fait disparaître les oeuvres : Il Barocco leccese (1968) – le baroque et le grand Sud italien -, Ventriloquio (1970) – la voix déliée du corps, émanant d’une caverne immémoriale. Ventriloquio, souvent décrit comme inspiré d’un extrait d’à Rebours, s’imagine facilement dans la continuité de Hermitage, le seul et magnifique court-métrage visible de Bene, qui évoquait déjà le roman de Huysmans. Il Barocco leccese suscite plus de curiosité, alors même qu’il serait restauré et maintenant bien visible dans une cinémathèque italienne, comme en témoigne Cosetta Saba en 1999 dans un petit livre sur le cinéma de Bene : il s’agirait d’« une séquence lente (…) de cadres fixes sur des « fragments » (putti, anges) de la façade supérieure de la basilique Sainte-Croix de Lecce », accompagnée d’une voix off, qui n’est pas celle de Bene, dont les répétitions rappelleraient L’Année dernière à Marienbad. Le film devait être suivi de deux autres « documentaires » sur les Pouilles : un sur les martyrs d’Otrante, un autre sur la grotte à stalactites de la Zinzulusa – autant d’éléments qui se retrouveront dans Notre-Dame des Turcs. Voilà pour la réalité. Mais la magie des formules est décidément plus forte : dans ce titre, Il Barocco leccese, s’entend le mélange de haute et de basse culture, de violences percussives (barocco : montage !) et de douceurs chuintantes (leccese : couleurs !) qui font l’art de Bene. Et aussi cette adjectivation ou cet ajout particulaire, ce collage qui change tout : leccese comme il y aura plus tard une « horror suite » pour Macbeth, une « vulnérabilité invulnérabilité » d’Achille pour Penthésilée – comme il y a toujours un Bene pour Carmelo.

Raphaël Bassan – Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study

Raphaël Bassan Critique de cinéma

Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study

Serguei Eisenstein entreprend, en 1930, un film syncrétique sur sa vision du Mexique — Que viva Mexico ! — qui se veut une ode au peuple mexicain (et à la tragédie des Indiens décimés et acculturés par les conquérants espagnols), mais aussi une nouvelle manière d’envisager le cinéma, hors d’URSS, en étroite collaboration avec les plasticiens Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco. Il est accompagné de son assistant Grigori Aleksandrov et de son chef opérateur Edouard Tissé.

Le scénario original, conçu en collaboration avec Aleksandrov, comprend un prologue et quatre « épisodes » : Fiesta, Sandunga, Maguey, Soldadera suivis d’un épilogue. Upton Sinclair, riche intellectuel socialiste, en devient le producteur.

Le tournage s’avère long et, en 1932, Sinclair, qui juge les dépassements budgétaires démesurés, se retire. Eisenstein est rappelé par les autorités de son pays ; il ne reverra jamais les négatifs qu’il a filmés.

Sinclair vend des pans du matériel tourné. Une dizaine d’oeuvres, pointant tel ou tel aspect du projet initial, en dérivent. Sol Lesser en tire Thunder over Mexico (1933), long métrage qui développe essentiellement l’épisode Maguey : la révolte, réprimée dans le sang, de quelques péons contre les propriétaires locaux (avec les fameux plans des trois paysans enterrés jusqu’au cou, et piétinés par les cavaliers). En 1939, Marie Seton monte une version plus conforme aux souhaits polysémiques du maître, Time in the Sun : un commentaire trop rigide en détériore la puissance poétique.

Ce n’est qu’en 1954, après la mort du cinéaste, qu’Upton Sinclair dépose les négatifs en sa possession, au Musée d’Art moderne de New York (MoMA). En 1955, Jay Leyda, cinéaste, critique, historien du cinéma, en monte, sous le titre Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study, une suite apparemment chronologique, d’une durée de près de quatre heures. Le résultat est présenté, à Berlin, en 1958, lors d’une conférence sur Eisenstein, et éveille l’intérêt des autorités soviétiques, qui ne récupéreront ces négatifs que vingt ans plus tard. De ce matériau, mais aussi d’autres sources (la partie Maguey est très réduite dans le montage de Leyda), Grigori Alexandrov tire le film Que viva Mexico ! (1979) qui se rapproche le plus de ce qu’avait prévu Eisenstein.

On ne verra jamais le film tel qu’il a été imaginé et écrit par l’auteur d’Octobre. Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study — oeuvre ellemême rarement projetée, qui l’a été, en décembre 2010, à la Cinémathèque française, lors d’une intégrale consacrée à Eisenstein —, est bien plus qu’un montage bout à bout du négatif original. C’est un véritable documentaire sur la manière de filmer du cinéaste, de préparer ses plans, de produire du sens par les images. Des intertitres explicatifs, mais jamais redondants, informent sur tous les aspects de ce travail pionnier.

Yto Barrada – La Migration

Yto Barrada Artiste, directrice de la Cinémathèque de Tanger

La Migration

Pour le cinquantième anniversaire de ma mère, je voulais retrouver ce film dans lequel elle avait joué, et qu’elle n’avait jamais vu en projection. Elle se souvenait d’un détail : elle portait ses propres vêtements, une longue jupe à fleurs.

Nous avions toujours conservé des photos en noir et blanc du tournage sur lesquelles était inscrit, en lettres capitales blanches, LA MIGRATION, un film de Ahmed Rachedi. Elle disait qu’elle y tenait la tête d’affiche.

Pas d’autres traces, mais quelques indices précis :

Son cachet lui avait permis de payer un voyage à Lisbonne pour assister à la Révolution des OEillets. Le tournage date donc de 1974.

Les deux scènes dans lesquelles elle jouait avaient eu lieu à Paris, l’une sous un métro aérien, et l’autre dans un commissariat.

Le film avait été terminé puisque Scherazade, la soeur de sa belle-soeur, l’avait reconnue un soir à la télévision algérienne.

1994. Les 50 ans approchent. Je retrouve le réalisateur dans l’annuaire et je me rends à son bureau sur les Champs-Élysées. Pas très expansif, il me dit qu’il n’existe pas de copie, et qu’il ne possède pas non plus de VHS ; pour le voir, il faudrait faire un nouveau tirage. Il me tend sa carte de visite avec le nom du laboratoire et m’assure que celle-ci suffira comme autorisation.

Une fois sur place, le prix exorbitant du tirage (3 000 francs de l’époque il me semble) me contraint à abandonner le projet, et la surprise. 2011. Je cherche sur imdb et ce film ne figure pas dans sa filmographie

.Était-ce un téléfilm ? Un oubli ? Le titre avait-il été modifié ? En 1974, rien ; en 1973, Le Doigt dans l’engrenage, témoignage sur les travailleurs émigrés ; en 1978, Ali au pays des Merveilles.

Je dirige une cinémathèque à Tanger et j’organiserai sans doute un jour une rétrospective des films de Rachedi que je calerai sur l’anniversaire de ma mère.