Les Invisibles

Eugénie Zvonkine – Princesse Mary

Eugénie Zvonkine Docteur en cinéma, chargée de cours à l’Université Paris 8

Princesse Mary

Lorsque j’écrivais ma thèse sur la dissonance dans l’oeuvre cinématographique de Kira Mouratova, il me semblait essentiel d’inclure dans la cohérence de cette oeuvre ses projets inaboutis. L’un d’entre eux me tenait particulièrement à coeur. Il s’agissait de Princesse Mary 1, adaptation au cinéma d’un chapitre du célèbre roman de Mikhaïl Lermontov Un Héros de notre temps, entreprise en 1975. Le projet s’est arrêté à l’étape des essais filmés des acteurs. D’après le compte-rendu de ceux qui les avaient vues, il s’agissait d’images étonnantes, qui montraient « des acteurs tout jeunes, filmés sans fioritures, mais caractérisant dès les premiers plans le style du film à venir : le héros de Lermontov se présentait comme un « héros » de notre temps, un jeune assassin de sang froid.2 »

Même si le film reste à l’état de projet, la cinéaste le considère comme un moment de rupture dans son évolution esthétique. Elle y collabore avec Roustam Khamdamov, peintre, cinéaste et costumier en « totale disgrâce3 » à l’époque qui lui apprend l’importance du costume et à envisager son art de manière différente : « Quand il m’a dit que le collier ne devait pas être saturé de perles, mais qu’on devait entrevoir le fil, pour moi, cela a été comme une révélation, comme la pomme pour Newton, même si quand j’en parle, cela n’impressionne personne. Mais moi, j’ai pensé : voilà, comme c’est simple de montrer la construction du monde : que les perles, en réalité, tiennent sur un fil. C’est alors que je me suis passionnée pour l’aspect extérieur : les costumes, les décors. C’est la seule étape [dans mon oeuvre], à part la Perestroïka, qui a été une étape pour tous4 ».

Quelques éléments de ce projet inabouti se retrouvent dans les films à venir de Mouratova. Les acteurs pressentis pour le film sont réunis dans Changement de destinée (1987). Dans En découvrant le vaste monde (1979), l’actrice qui devait jouer le rôle principal de Princesse Mary déclame un passage du texte de Lermontov. Ces vestiges du projet dans les films indiquent l’importance qu’il a pu avoir dans son évolution artistique.

Malheureusement, en arrivant au printemps 2009 au studio d’Odessa, je cherche en vain les essais filmés. On me dit que ces derniers avaient été détruits tardivement ou simplement mal conservés. La cinéaste ellemême me dit qu’il n’y a là rien à espérer. Ma visite m’offre tout de même un cadeau : en fouillant les archives de l’Union des cinéastes d’Odessa, auxquelles Vadim Kostromenko m’avait aimablement laissé accéder, je découvre un album d’essais photographiques des acteurs. Ce dernier s’ouvre sur un dessin de la main de Roustam Khamdamov.

Peter von Bagh

Peter von Bagh Cinéaste, historien du cinéma, directeur du festival « Il Cinema ritrovato » de Bologne et du « Midnight Sun Film Festival », Finlande

  • Russie

Fridrikh Ermler, The Great Citizen, 1938-39

Vsevolod Pudovkin, Murderers Are on their Way, 1942

Serguei Yutkevich, New Adventures of Svejk, 1942

Alexander Dovjenko, War Documentaries

Ivan Pyriev, At Six O’clock after the War, 1944

Roman Karmen, Granada O my Granada, 1967

Mikhail Kalatozov, The Letter That Was Not Sent, 1961

Marlev Hutsiev, Pluie de Juillet, 1962

  • Allemagne

Piel Jutzi, Seifenblasen, 1934

Gustav Ucicky, Hotel Savoy, 1936

G.W.Pabst, Geheimnisfulle Tiefe, 1949

  • Italie

Alessandro Blasetti, « 1860 », 1934

Giorni Di Gloria (Visconti et al., 1945)

Roberto Rossellini, Dov’e’la Libertà ?, 1952

Renato Castellani, Due Soldi di Speranza, 1952

Raffaello Matarazzo, Angelo Bianco, 1954

Dino Risi, In Nome del Popolo Italiano, 1971

  • Suède

Arne Sucksdorff, Short Films

Hasse Ekman, Flickan Med Hyacinter, 1950

Alf Sjöberg, Iris och Lejonshjärta, 1946

Jan Troell, En Frysen Dröm, 1985

  • Espagne

Fernando Fernán Gómez, El Mundo Sigue, 1965

  • Etats-Unis

Sheldon Dick, Men and Dust, 1938

John Huston, Report of The Aleutians, 1943

Leo Hurwitz, Strange Victory, 1947

Richard Leacock, Portrait of Stravinsky, 1965

  • Japon

Kamei, The Japanese Tragedy, 1946

  • Royaume-Uni

Richard Massingham, Short Films

Joseph Losey, Gypsy and the Gentleman, 1954

Val Guest, Hell is the City, 1960

Brad Stevens – The Queen’s Guards (Michael Powell, UK, 1961)

Brad Stevens Critique de cinéma

The Queen’s Guards (Michael Powell, UK, 1961)

Récemment, j’assistai avec quelques amis à une projection du Voyeur (The Peeping Tom) (1960) de Michael Powell à Londres, à l’occasion du 50e anniversaire du film. Au cours de la discussion qui suivit, j’affirmai qu’à cause du scandale que provoqua le film chez le public, Powell ne fut plus jamais autorisé à faire de long métrage au Royaume-Uni. Je me rendis compte par la suite que c’était faux. En effet, dans l’année qui suivit le Voyeur, Powell réalisa The Queen’s Guards, un film qui semble avoir presque complètement disparu.

Parmi le petit nombre de gens qui l’ont vu, personne ne semble penser grand chose de The Queen’s Guards, tourné pour la 20th Century-Fox. Dans Arrows of Desire : The Films of Michael Powell and Emeric Pressburger (Ed. Watersone, 1985), Ian Christie estime que c’était « presque un acte de repentir » de son précédent film ; Powell lui-même le qualifiait de « moment de cinéma le plus médiocre que j’aie jamais produit ou réalisé ». Pourtant les descriptions de la structure narrative — qui met apparemment en scène un officier de la Garde (Daniel Massey) se souvenant de son cadet à l’entraînement et au combat en une série de flashbacks — suggèrent un possible rapprochement avec The Life and Death of Colonel Blimp (1943).

De même, il semblerait qu’il y ait quelque chose du Voyeur dans la double tentative du protagoniste d’imiter et de s’opposer à son père — excessivement traditionnel et curieusement interprété par le propre père de Massey.

On ne manquera pas de noter que ce fut aussi la dernière des trois tentatives de Powell de travailler en format panoramique, ses autres longs métrages en panoramique, Oh… Rosalinda ! (1955) et Lune de Miel (Honeymoon) (1959) étant eux-mêmes réputés invisibles (je n’ai pu voir que le second diffusé dans le format télévisé 4/3).

The Queen’s Guards n’a pas été diffusé à la télévision britannique depuis 1974, ni – pour autant que je me souvienne – projeté en salle depuis sa programmation dans le cadre de la rétrospective Michael Powell au festival de San Sebastian en 2002. Le film est peut-être aussi mauvais que l’affirment ceux qui l’ont vu, mais les photos disponibles laissent penser que Powell était en tout cas sensible au potentiel émotionnel du cinéma en couleur. Comme oeuvre tardive du plus grand cinéaste britannique (exception faite d’Hitchcock qui réalisa ses films majeurs en Amérique), ce serait lui faire affront que de le laisser croupir dans l’ombre.

Traduit de l’anglais par Muriel Carpentier

Lionel Soukaz

Lionel Soukaz Cinéaste

Le film que je voulais vous proposer et qui est devenu invisible est en plus innommable – à la demande des réalisatrices elles-mêmes, donc je ne peux même pas en parler, ni dire le titre car j’ai peur des représailles… Pourtant c’était un très beau film, drôle, poétique et quelque peu hystérique avec la troupe d’acteurs de la « Banque du sperme », film culte avec Bertrand D’A., Jean-Francois Torre Melgrani, Pierre Chabal, Jean Louis Bernard, Christian Chassin, Serge Cassado, Christopher L, Melinda, et le petit Robert etc. D’ailleurs cela me rappelle un autre film invisible de Philippe Genet sur le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, des entretiens avec Jean-Paul Mandopoulos, Jean-Francois Torre Melgrani, le petit Alain etc. Film disparu.

Alors me reste aussi un vague souvenir d’un entretien avec Kenneth Anger ou il me parlait de ses films perdus à lui, dont un emmené, volé, détruit, par Bobby Beausoleil, son acteur fétiche, emprisonné, mais j’ai oublié les titres et ne retrouve plus cet interview paru dans un Gai pied de 1982 ou 83… Alors me restent mes propres films perdus : un en super 8 de 1970 ou 71 sur les 24 Heures du Mans, film expérimental dû à la nuit où ne passaient que des lumières en accéléré, film vraiment perdu pour le coup, donc invisible mais sans grand intérêt.

Alors je me souviens d’un film de Norbert Terry, film porno des années 70 où je jouais mon propre rôle – enfin, celui d’un réalisateur de films érotiques – mais impossible de me souvenir du titre. Du même réalisateur, je suis presque sûr que ses autres films ont disparu, une seule copie pour une seule salle, le Dragon, rue du Dragon à Paris 6e, probablement de l’inversible… Il y a aussi les films pornos de Jack Deveau, Américain génial, et ceux d’Alfo Arrieta mais sont-ils vraiment invisibles ?… Les intrigues de Sylvia Cousky, Flammes etc.

Mais le vrai et grand film invisible, c’est évidemment le film de René Vautier sur la répression d’une grève à Brest en 1950 ou 51 dont le titre si je me souviens bien est Un homme est mort et René Vautier raconte qu’il l’a lui-même jeté à la poubelle, excédé par l’état du film – en lambeaux après trop de projections. Une bande dessinée a été faite récemment sur l’histoire de ce film… Mais je ne dois pas être seul à m’en souvenir et Nicole Brenez a dû vous le proposer, ce vrai film perdu à jamais et totalement invisible, mais qui continue à exister en mythe et en bande dessinée… La bande-son avait été sauvée, la lecture d’un poème d’Eluard, et détruite aussi je crois, mais reste le poème et le souvenir de la lecture de ce poème totalement déformé par un ouvrier participant à la grève… René Vautier pense d’ailleurs qu’un film vu et revu peut mourir de sa belle mort une fois son rôle joué, son utilité de transmission de rébellion, de protestation accompli…

Florence Tissot – Une page folle

Florence Tissot Chargée de mission aux enrichissements à la Cinémathèque française

Une page folle

Hiroko Govaers s’est éteinte le 13 mai 2008, après avoir pendant plus de 30 ans introduit, programmé, traduit, sous-titré et présenté le cinéma japonais en Europe dans les festivals, archives et autres salles. Je l’avais rencontrée quelque temps plus tôt pour éditer Une page folle (Kurutta Ippeiji) de Tenosuke Kinugasa, un projet qui, par manque de temps, n’a pas vu le jour.

Une page folle est un film d’avant-garde japonais sur la folie, qui ressemble à un ovni et qui, pour des questions de matériel et de droits, a une drôle d’histoire. Réalisé en 1927, perdu alors que le cinéma sonore s’impose, puis oublié jusqu’à ce que le réalisateur retrouve une copie quarante ans plus tard, il est projeté à nouveau en Europe après sa réédition en 1972, et n’existe aujourd’hui en France que sur quelques copies 16mm trop fatiguées pour circuler. Je vois ce film pour la première fois à Londres en 2003 et suis alors fascinée par les images et l’accompagnement musical du Jazz band de Tim Brown, musicien et programmateur chez City Screen. De retour à Paris deux ans plus tard, j’écris à Hiroko Govaers dont le contact m’avait été donné par le British Film Institute et lui propose d’éditer ce film dans le catalogue de Re-voir.

Un an plus tard, la veille de Noël 2007, je suis avec l’éditeur Pip Chodorov à Rosny-sous-Bois, dans son appartement rempli d’affiches japonaises et de photos aux murs. Nous en profitons pour nous projeter les films de Shuji Teyramaya stockés en haut d’une étagère, que par la suite je rêvais d’éditer. Hiroko avait été une proche de ce poète, dramaturge et cinéaste underground et avait aidé à la diffusion de ses films. Nous signons un contrat de distribution d’Une page folle pour 5 ans me donnant accès à l’internégatif. La copie d’époque, qui serait à l’origine de la réédition sonorisée des années 1970, semble avoir disparu mais du matériel de tirage est conservé en Europe.

Puis, les mois suivants, les devis en poche et malgré mes appels, je reste sans nouvelle d’Hiroko. Au moment même où je prenais conscience de son parcours, du nombre de copies protégées dans les cinémathèques par ses soins au fil des décennies et de sa carrière de si grande passeuse du cinéma japonais, j’apprends son décès à l’hôpital. L’internégatif conservé sous son nom depuis 1973 est alors immédiatement bloqué sauf accord du vrai ayant-droit japonais.

Avec la disparition d’Hiroko, c’est toute une époque qui bascule dans le passé : celle où les réseaux pour le cinéma japonais étaient si peu développés que pour y accéder, il fallait nécessairement passer par elle. Une époque d’accords de confiance et d’échanges de bons procédés peu ou pas cadrés juridiquement. Ainsi, ses rapports avec Madame Kawakita, sa deuxième mentor après Henri Langlois. Cette femme était entre autres productrice et distributrice de films indépendants japonais, travaillant dans l’import de cinéma européen au Japon et à la promotion du cinéma japonais à l’étranger des années 1960 à 1980. Hiroko Govaers en était la correspondante à Paris, et sous sa protection, a en partie vécu du fait qu’elle avait ou prétendait avoir les droits de films japonais pour le territoire français.

Cette tentative de donner plus de visibilité à Une page folle s’est traduite par une leçon de cinéma sur l’évolution des pratiques en matière de droits d’auteur et par une rencontre trop tardive mais très belle avec une grande dame.