Present.Perfect. de Shengze Zhu

Depuis 2016, une ferveur inédite pour les plateformes de live-streaming habite la Chine. En quelques mois, plus de 422 millions de Chinois se sont mis à diffuser, à l’aide de leur téléphone portable ou de webcams, leur quotidien. Des milliards de matériaux audiovisuels que Shengze Zhu réemploie afin de construire une mosaïque post-moderne de cette société chinoise en pleine ébullition et en quête de modernité, à l’instar des plans d’ouverture, panoramique pris d’une grue et plan-séquence d’une démolition. Alors semblable aux symphonies de Vertov qui illustraient l’harmonie de l’homme et de la machine à travers une esthétique du mouvement, la finalité de l’œuvre glisse graduellement vers un discours humaniste sur les aspirations réelles des Chinois et le mode de représentation virtuel de la Chine. Le cinéaste légitime, en gardant une trace de cette forme récente de narration à la première personne, ce flot d’images anecdotiques, disparates et éphémères.

Les protagonistes choisis par Shengze Zhu sont les laissés-pour-compte de la Chine contemporaine : une fille atteinte de dystrophie musculaire errant dans les rues de son village une caméra fixée sur son fauteuil ; un grand brûlé miraculé combattant l’ennui par une quête d’interactions humaines ; un homme de petite taille victime d’une maladie idiopathique et qui dessine à la craie dans les rues ; ou encore un homme de trente ans à la croissance retardée affrontant ses peurs à l’aide du live-streaming. Aucunement misérabiliste, le documentaire traite du besoin contemporain d’interactions sociales. Espace de liberté, pour cet autre utilisateur se travestissant, la plate-forme de live-streaming héberge pourtant une violence sous-jacente qui affleure par le biais des commentaires d’autres usagers. Parsemé de confessions douloureuses, Present.Perfect libère une parole poignante lorsque les diaristes prennent conscience que leur vie diffusée en direct ne produit qu’une illusion brouillant les frontières entre l’ostracisme du monde réel et l’apparente tolérance de ce monde virtuel. « Avons-nous encore quelque chose que l’on nomme ami ? » se demande l’artiste à la craie. Sa réponse – « oui, mais c’est rare » – synthétise la pensée qui unit ces protagonistes évoluant aux extrémités du spectre social et économique : rester positif et résilient malgré les circonstances défavorables de la vie.

Robin Miranda

  • Prochaine projections : Mercredi 20 à 20h30, Vendredi 22 à 18h30