Le Bon grain de l’ivraie de Manuela Frésil

Au-delà du film militant, Manuela Frésil réussit un film sur la brûlante question de l’accueil des étrangers en France. Grâce à la générosité de son cadre, qui accueille, où chacun peut entrer et sortir à sa guise, elle se concentre sur les enfants des familles kosovares et albanaises arrivées à Annecy en 2015, déplacées d’un endroit à l’autre dans un état provisoire perpétuel.
Elle tisse petit à petit avec sa caméra des liens complexes avec les gens qu’elle filme, ce qui l’empêche de tomber dans le misérabilisme ou l’obscénité. Avec des questions frontales mais jamais invasives, elle rend compte de la précarité dans une intimité et un respect qui supposent une grande confiance instaurée avec ceux qu’elle filme.
Se concentrer sur la vivacité des enfants permet d’insuffler un mouvement perpétuel au film, à travers leurs danses, leurs chants, leurs courses, leurs émerveillements, leurs ennuis aussi. Chaque geste est acte de résistance à l’austérité, à l’absurdité, à la dureté des arrêtés préfectoraux. L’autorité n’est d’ailleurs jamais montrée, elle est présente en creux, dans les décisions qui les font déménager d’un endroit à un autre ou dans les cartons très factuels qui nous indiquent les lieux, leurs adresses, leurs horaires d’ouverture. Les familles semblent laissées pour compte, livrées à elles-mêmes face à une administration fantôme qui les baladent de délai en échéance.
Les enfants ressentent l’injustice dont eux et leurs familles sont victimes et sont amenés par la force des choses à grandir avant l’heure, privés des joies simples dont d’autres enfants de leur âge jouissent sans même s’en rendre compte. Elle l’évoque de manière subtile, au détour d’un plan où un gosse glisse sur le lac en paddle, derrière une petite qui raconte l’expulsion de sa famille.
Avec fermeté et douceur, le film démontre la volonté politique d’empêcher certains étrangers de s’installer en France. On trie le bon grain de l’ivraie.

Joséphine Jouannais

  • Prochaine projection : mardi 19 à 18h30