Amara / Une enquête peine perdue

Amara / Une enquête peine perdue

Depuis le Colorado, Fouad, la cinquantaine passée, cherche à connaître le destin de son grand-père, un algérien de Constantine dont la famille a perdu la trace depuis qu’il a été envoyé au bagne en Guyane Française dans les années 20. Mais le Colorado est terriblement loin de tout et la quête désespérée. Comment chercher quelqu’un qui a subi le sort d’un bagnard, quelqu’un qui n’a plus ni nom, ni sépulture ?… L’histoire remonte à si longtemps… Pourquoi se lancer dans une recherche aussi éperdue ? Pourquoi se laisser entraîner par Pierre, ce « crazy french » encore doctorant aux Beaux-Arts, qui a décidé de s’intéresser à la déportation coloniale ?

C’est que la blessure est encore ardente. En prenant contact avec Fouad Mennana, Pierre Michelon ravive la présence d’un fantôme qui a hanté toute une famille. A commencer par le père de Fouad, qui, petit garçon, voit son propre père emmené et devenir le grand absent de sa vie. Il ne l’aura connu que quatre ans.

Des histoires courent au sujet de l’arrestation, des légendes de famille. Agriculteur dont les terres allaient lui être retirées par l’administration coloniale, le grand-père de Fouad, Amara Mennana, par « dépit » et « désespoir », aurait pénétré dans la mairie pour y mettre le feu. Pourtant, dès le début du film, on sait que l’administration a retenu d’autres détails, comme le port d’arme « apparente ou cachée », et ce qui semble se dessiner, au-delà d’une simple condamnation, c’est une disparition violente empreinte des cuisantes dérives de la colonisation.

Observateur participant

Entre les tabous et la distance, l’enquête de Fouad piétine et il est obligé de s’en remettre à Pierre, qui a accès aux archives et aux lieux sous couvert de ses recherches. Mais les abus coloniaux restent bien cachés, et toute chance de connaître la véritable histoire semble écartée par des preuves déjà enterrées depuis longtemps. Plus que des réponses, ce que lui apporte Pierre, en tant que cinéaste, ce sont des images qui retracent les moments de découverte, d’avancée dans l’enquête, qu’il filme sans hiérarchie, en laissant la place à son ami pour les investir. Les sons de l’Amazonie s’invitent dans le jardin du Colorado, un jardin fraîchement tondu où Fouad dépose des graines pour nourrir les oiseaux de passage. Le quotidien de Fouad, son attente prend forme, grâce aux séquences dont les actions répétitives viennent rythmer le film ; son passage journalier à la boîte aux lettres, la manière dont il s’occupe en entretenant la faune qui fréquente sa maison – le chat, les oiseaux etc… Mais cette attente presque désespérée prend vie aussi par des images où son corps est absent, où le chat posté en faction à la fenêtre, aux aguets, prend le relais, ou bien ce sont les tongs que Fouad utilise pour sortir dans le jardin, posées sur le seuil de la terrasse. Ou, tout simplement, les rideaux mi-ouverts, mi-fermés de son salon qui signalent l’état de contradiction dans lequel se trouve Fouad, tiraillé entre ses attentes et sa réserve quant à la réussite de l’enquête.

A la Fabrique Phantom, on aime les choses simples, les essais sur la forme qui, par un dispositif singulier, sobre et soucieux de sa cohérence, en disent beaucoup sur le fond. Pierre Michelon fait partie de cette structure d’accompagnement du travail des artistes en quête de nouvelles écritures cinématographiques depuis 2012. Empreint de son expérience du montage sur les films, installations, performances-documentaires dans le cadre de son travail de plasticien, son premier long nous plonge au plus près de son protagoniste, dans une attente et une errance qui permet les associations les plus évocatrices, mieux, les plus viscérales.

Une partie de soi

A l’attente de Fouad et aux étapes de progression de l’enquête s’agrègent d’autres images filmées par le cinéaste ; la porte du bagne à Saint-Laurent-du-Maroni, le fleuve par lequel s’élançaient les fuyards, la terre qu’Amara a voulu garder, un troupeau qu’un jeune constantinois surveille, usant des anciennes méthodes qui se sont perpétuées. Progressivement, ce sont les bribes d’une vie qui aurait pu être celle du grand-père que le cinéaste imagine, et qu’il esquisse en rapprochant ces images de celle du quotidien tout en litote de Fouad. Au fil des plans, les lieux s’imbriquent et les micro-évènements du quotidien filmés ici et là donnent lieu à un seul et même personnage : le paysage, qui répond à la solitude du personnage de Fouad. Par-delà l’impatience et la frustration de celui-ci, ses allers-retours en voiture sur les routes d’une zone commerciale et résidentielle typique des Etats-Unis, paysage où toute végétation est décorative, en opposition avec celles de Guyane et de Constantine, laissent se développer un no man’s land où la possibilité de se sentir plus que jamais relié à la terre de ses ancêtres peut enfin advenir. Fouad est loin, mais plus que jamais proche de son grand-père. Malgré les mensonges retenus par l’Histoire et les révélations accablantes, Fouad s’est réconcilié avec une partie de lui-même.

Lou-Andrea Désiré

Réalisé par Pierre Michelon

Prochaine projection le jeudi 21 mars à 21h