Installation Les Témoins
« Les Témoins », une sélection réalisée par la Médiathèque de la Communauté française de Belgique, se propose de donner toute sa dimension au son dans le domaine documentaire. Il s’agit avant toute chose de présenter des oeuvres sonores comportant une forte relation au réel. En établissant un parallèle entre l’évolution du cinéma documentaire et le domaine du son, on peut trouver, comme dans un miroir, la même propension, inversée. Ainsi une tendance actuelle consiste à intégrer au film des aspects de plus en plus personnels, tant dans la forme que dans le fond, et des points de passage vers la fiction, ou au travers de la personne de l’auteur, et de sa présence dans l’oeuvre, vers un point de vue assumé comme subjectif. Du côté de la musique et du son, une des nouvelles orientations est le résultat d’une double articulation qui se rejoint aujourd’hui, et qui les tire vers plus d’objectivité, vers un rapport plus direct qu’auparavant avec le réel. La première de ces articulations est issue du monde de la radio, où le documentaire sonore possède déjà son exigence de réalisme et d’objectivité – exemplifié par le reportage d’actualité - mais qui recouvre également l’importante tradition de la création radiophonique. C’est aussi la vision de l’archive sonore, qui remonte aux débuts historiques de l’enregistrement, Edison destinant à l’origine son invention, le phonographe, à la conservation de la mémoire des grands hommes, à travers leur voix. La seconde concerne l’intégration progressive du réel dans le domaine musical, à travers la musique concrète, la poésie sonore, le paysage sonore, et en somme une musicalisation du réel. La frontière est aujourd’hui de plus en plus floue entre fiction et réalité. La musique, considérée autrefois comme un genre subjectif, purement expressif, est ici en voie d’objectivation, et acquiert une dimension de témoignage, ajoutant à la réalité une charge émotionnelle, très différente de l’image, par l’appel qu’elle fait à l’imaginaire du spectateur. Chaque artiste possède bien sûr une approche personnelle de la réalité, et une manière particulière de la communiquer à ce spectateur, qui se traduit dans des pratiques très différentes, parfois opposées. Certains poursuivent l’alliance entre la création radiophonique et la musique concrète, on trouve ainsi des points de rencontre évidents entre les émissions d’un Yann Paranthoen et les « presque riens » de Luc Ferrari. On y trouve une même oreille pour la musicalité du réel, remplaçant avantageusement la narration par le pouvoir évocateur du son. D’autres à l’inverse détournent leurs prises de sons pour transformer le réel d’origine en une série de paysages sonores abstraits. En isolant des bribes de sons, et en les ré-assemblant, ils créent de toutes pièces un nouvel univers sonore, qui prendra chez Bill Fontana la forme d’une sculpture sonore improvisée en direct. Christina Kubisch, elle, ne conservera de son environnement que son rayonnement électro-magnétique, qu’elle mettra en scène dans ses ballades électroniques. Christopher McFall prélèvera lui aussi des fragments sonores de sa ville natale pour en reconstruire une évocation subtile par une série de touches impressionistes. Cette re-création fera parfois encore directement usage du réel dont il sera alors, après imposition d’une nouvelle continuité, d’une nouvelle chronologie, une version alternative, ce sera le cas de Sarah Peebles re-mixant la ville de Tôkyô, ou de Walter Ruttmann fabriquant un weekend allemand. La re-création sera quelque fois l’occasion de questionner la véracité du son, à travers des contrefaçons, comme les faux documents ethno-musicologiques de Michael Snow, si peu plausibles qu’ils en paraissent authentiques, ou des fictions hyperréalistes comme la ville factice de Bremort, inventée par Hans Appelqvist, et bâtie, comme dans un jeu virtuel, en articulant un décor et en le peuplant progressivement de ses habitants. Une approche plus documentaire sera apportée par le field-recording, même si de leur propre aveu, Chris Watson ou Peter Cusack, ne prétendent montrer de la réalité qu’une vision tronquée, une sélection, une compression. Ils présentent en abrégé, en condensé, comme dans un exposé historique, ou biographique, un lieu ou une situation. Le paysage sonore prendra aussi des accents plus lyriques dans des oeuvres plus chargées, plus émotionnelles comme chez Lionel Marchetti, Bob Ostertag ou Yannis Kyriakides. Chacun d’eux a une histoire à raconter, une expérience, une aventure humaine. La mémoire est chez eux traduite par la preuve sonore, le document, le son qui a conservé la trace des faits. Par delà la diversité de leurs approches, tous ces artistes ont une même volonté de trouver dans le poids du son un équivalent à la force des images, et d’être au travers de leur musique des témoins du réel.
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