le festival parlé #2 : LITTÉRATURE ET DOCUMENTAIRE : FILIATIONS ET AFFINITÉS

Dans un roman publié l’an passé, Archives des enfants perdus, Valeria Luiselli raconte le road-trip d’une famille à travers les États-Unis, en direction du Sud-Ouest. Le père espère enregistrer les échos lointains de la présence des Indiens Apaches, les derniers à s’être affrontés aux gouvernements américain et mexicain, et la mère retrouver les traces des « enfants perdus », ces mineurs étrangers arrêtés à la frontière et détenus dans des centres fermés. Écrit à partir de sa propre expérience – depuis 2014, Luiselli a travaillé en tant qu’interprète pour des mineurs mexicains auprès de tribunaux américains et elle aussi a effectué un voyage familial vers les zones frontalières –, cet ouvrage suit la parution d’un essai que l’autrice avait consacré à ce même sujet (1), mais le déploie sur un terrain plus trouble, celui du roman. Elle entremêle ici le récit du road-trip vers l’Ouest, avec ses paysages convoquant toute la photographie documentaire américaine, et celui, plus intime, de la lente érosion de la cellule familiale. Et elle retrouve alors une expérience proprement romanesque du documentaire, à moins que ce ne soit une seconde nature documentaire du roman. Ainsi quand la narratrice explique a son fils le fonctionnement de l’appareil polaroid qu’il a reçu en cadeau, et lui suggère de prendre « une photo de cet arbre qui pousse à travers le ciment.
Pourquoi je ferais ça ? Répond l’enfant.
Je ne sais pas… juste pour le documenter, je suppose.
Ça ne veut rien dire, maman, « le documenter ».
Il a raison. Qu’est-ce que cela signifie, «documenter» quelque chose, un objet, nos vies, une histoire ? J’imagine que «documenter» les choses — par l’objectif d’un appareil photo, sur papier ou avec un instrument permettant d’enregistrer du son — ce n’est en fait qu’un moyen d’ajouter une couche de plus, quelque chose comme de la suie, à toutes les choses déjà sédimentées dans une compréhension collective du monde. »(2)

Dans cet échange, qui renvoie la narratrice a ses propres questionnements (elle est documentariste sonore) et l’autrice a son métier (interprète et romancière), on retrouve les hésitations de James Agee, parti avec Walker Evans partager la vie des familles de métayers du Sud des États-Unis en 1936, et confronté à la difficulté d’en faire le récit : « Si je le pouvais, je n’écrirais rien du tout. Il y aurait des photographies ; pour le reste, des morceaux d’étoffe, des déchets de coton, des grumelons de terre, des paroles rapportées, des bouts de bois, des pièces de fer, des fioles d’odeur, des assiettes de nourriture et d’excréments… Un morceau de corps arraché par la racine pourrait bien être plus adéquat. »(3) De James Agee à Valeria Luiselli, les récits empruntent divers chemins, mais l’un et l’autre tissent la trame d’une communauté d’existences entre soi et autrui.

Après une première édition autour des gestes et pratiques documentaires dans différents champs de la création en 2019, le Festival parlé explore en 2020 les rapports entre littérature et cinéma à partir de l’hypothèse que le cinéma hérite de la littérature autant que des arts visuels ou scéniques, et que le documentaire se rattache à la tradition du roman réaliste plutôt qu’à celle du reportage ou de l’observation scientifique. Quels rapports l’image documentaire entretient-elle avec une écriture littéraire attentive à l’épaisseur du réel ? Quelles filiations, quelles affinités, quelles contradictions entre le récit documentaire, l’exercice vertigineux de la description, l’accumulation des notes, des fragments, des témoignages d’une part, et la comparution immédiate et évidente de l’image photographique ou filmique d’autre part ? Quelles écritures pour rapporter l’histoire et la mémoire au présent, traverser les existences d’autrui, et inscrire ces récits dans des expériences partagées ? L’émotion d’un plan ou d’un mouvement de caméra a-t-elle a voir avec celle de la phrase ? Des écrivains des écrivaines, et des cinéastes sont invités à ouvrir un espace de réflexion et de conversation à partir de ces questionnements et de leurs propres pratiques de création au cours de deux tables rondes.

La première, « La traversée des existences. Expériences partagées », réunit des praticiens qui, dans leurs champs respectifs, ont investi des territoires, des expériences, des collectifs a priori sans commune mesure avec leur monde, pour éprouver une écriture, littéraire ou filmique, dans laquelle « les existences croisées conservent leur opacité et leur énigme ». Et cependant, il entre aussi beaucoup de soi dans ce récit des autres, comme si se projeter vers le monde extérieur engageait aussi nécessairement a une forme de voyage introspectif.

Il ne s’agit ni à proprement d’enquête, au sens sociologique du terme, ni d’une mise en ordre du réel, mais plutôt d’une attention aux gestes, aux mots, aux regards et aux émotions qui forment le tissu de nos expériences communes.

La seconde table ronde, « Le documentaire est romanesque », éprouve l’hypothèse d’un réseau de filiations et d’affinités entre le roman et le cinéma documentaire, tant celui-ci s’est avéré infiniment précis dans sa tentative d’atteindre la réalité d’une époque. Cette piste romanesque croise le recueil et l’usage de l’archive, du témoignage, de la trace, avec des écritures qui superposent les strates temporelles, entremêlent les voix, et basculent volontiers vers l’invention.

(1) Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, Trad. Nicolas Richard, Editions de l’Olivier, 2018.
(2) Valeria Luiselli, Archives des enfants perdus. Trad. Nicolas Richard, Editions de l’Olivier, 2019, p. 75-76.
(3)  James Agee, Walker Evans, Louons maintenant les grands hommes, Plon, 1993 (1941), p. 30.

Le festival parlé renouvelle également sa collaboration avec le programme doctoral SACRe et invite trois chercheurs-créateurs à venir présenter leurs travaux au cours de la journée. Sous la forme de performances et de projections, ces interventions ouvrent chaque table ronde et clôturent les discussions. Alice Diop, invitée de la première édition, et Pierre Bergounioux viendront ensemble clôturer cette édition en poursuivant la conversation qu’ils ont entamé à l’occasion du travail préparatoire de la cinéaste pour son prochain film Nous.

Interventions SACRe :

O DIABO NU
Léandre BERNARD-BRUNEL, Camille ROSA
Invités à n’être que les figurants d’un texte de Fernando Pessoa – l’Heure du Diable -, les habitants d’un village du Sud du Portugal, se mettent à occuper le premier plan d’un film dont les protagonistes – Méphistophélès en tête – tardent à venir.

DES POSITIONS. APPARITIONAPPARENCE-DISPARITION
Laurence AYI
Ce travail est né d’un profond bouleversement ressenti lors d’un rituel funéraire en Afrique de l’ouest. Ce rituel était focalisé sur l’habillage de ma défunte grand-mère. Scénographe/costumière, j’appréhende la loge et les coulisses de théâtre comme un sas de déposition, l’endroit clos où les peaux se déposent, se composent et se décomposent et se recomposent. Cet instant de déshabillage- habillage, un rite de passage, à mon sens, m’a amenée à émettre l’hypothèse que le rituel qui consiste à l’habillage d’un mort pour son entrée dans l’autre monde comporte une étrange similarité avec celui qui consiste à l’habillage du.de la comédien.ne avant son entrée en scène. Et à deux questions récurrentes :
– À quel moment le vêtement devient-il costume dans le rituel de l’habillage?
– De quelles vies s’anime un vêtement et par quel vêtement se déshumanise un être?

REGARD CONTRE REGARD
Anouk PHÉLINE
Regard contre regard est un essai visuel qui reprend et retravaille les images du film Voyage en Italie de Roberto Rossellini (1954). Il veut rendre perceptible la confrontation entre le regard d’Ingrid Bergman, l’actrice principale, et ceux des êtres qu’elle croise sur sa route, captés sur le vif, dans la foule. Ces éclats documentaires matérialisent une expérience de l’altérité qui serait l’objet même du récit.

Le Festival parlé : lundi 16 mars

13h30 : Des positions. Apparition-Apparence-Disparition, Laurence Ayi
14h-16h : « La traversée des existences. Expériences partagées », avec Jean-Christophe Bailly, Eric Baudelaire, Maylis de Kerangal, Mariana Otero
(animée par Alice Leroy)
16h30 : O Diabo Nu, un film de Léandre Bernard-Brunel et Camille Rosa
17h-19h : « Le documentaire est romanesque », avec Nathalie Léger, Olivia Rosenthal, Claire Simon, Andrei Ujica (animée par Antoine de Baecque)
19h30 : Regard contre regard, Anouk Phéline
20h : « NOUS », conversation entre Alice Diop et Pierre Bergounioux

Les tables rondes « La traversée des existences. Expériences partagées » et « Le documentaire est romanesque » sont reprogrammées aux Ateliers Varan, 6 impasse Mont-Louis, 75011 Paris, le 18 octobre 2020 de 10h à 15h.
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