Ce qui ne se voit pas

Par Fernand Deligny

L’ÈRE DE L’IMAGE
Le temps de l’image, quoi qu’ils disent, ce n’est pas le nôtre. L’ère de l’image ! Alors que jamais on n’a été aussi loin de l’image. Nous sommes au siècle du langage, de la parlotte, de la reproduction verbalisante, de la parole débridée. Il faut parler. L’image, c’est ce que Janmari, l’enfant autiste de Ce gamin, là, conçoit, c’est son mode de pensée, lui, chez qui il n’y a pas de langage… Je vis tout le temps aux prises avec cette absence, cette vacance, ce mode de pensée à part.
C’est évident qu’ils pensent, ces enfants qui n’ont aucunement l’usage du langage. Il faut leur foutre la paix, mais l’Institution ne supporte pas ça. Elle ne supporte pas l’absence du langage, rien à faire. Il faut du langage quelque part ou nous, on est perdu. Ils tiennent à cette caractéristique du langage qui maintient l’homme singulier par rapport à l’animal… une vieille trouille…

L’IMAGE, L’ANIMAL
Or, il se pourrait que l’image soit du règne animal… c’est sans doute très vrai : elle est du ressort profond de la mémoire d’espèce et la mémoire d’espèce est quelque chose de commun entre toutes les espèces, y compris l’espèce humaine… Ils ne supportent pas ça, je ne sais pas pourquoi, on ne supporte pas qu’es – pèce humaine soit pris au sens littéral du terme, une espèce pas comme les autres qui…
L’image est ce par quoi l’espèce persiste malgré tout… c’est une trace… une trace qui attend, aux aguets…
Il y a de ça dans le cinéma, c’est-à-dire un enthousiasme immédiat et on ne sait pas pourquoi, mais on est touché par ce qu’on finit par appeler des images et qui ne sont pas des effets de langage, ça touche bien au-delà… Y en a qui y sont arrivé, qu’ils le sachent ou non… Charlot y est arrivé, sans aucun doute : ça touche immédiatement très pro – fond où tout le monde est dépassé.
Il n’y a pas de raison, pas de raison… si bien que dans un film, les images comme on dit ne sont pas sur la pellicule, elles ne sont pas dedans, elles se produisent entre qui a filmé et qui regarde. C’est un phénomène qui se produit « entre » et que vous ne pouvez pas maîtriser…

LE MONDE DES IMAGES
C’est la différence entre agir et faire. Nous, nous faisons quelque chose, c’est l’intention ça, c’est le langage : on fait la soupe, on fait la vaisselle, on fait je ne sais pas quoi. Un gamin autiste ne fait rien : c’est de l’agir. Ça se voit très fort. Ça se voit pour qui a l’œil, pour qui vit avec des gamins autistes. De même pour l’image : une image ça ne se « fait » pas dans mon jargon. Une image arrive, elle n’est que coïncidence…
Or coïncidence, l’image au sens où je l’entends, l’image propre, est autiste. Je veux dire qu’elle ne parle pas. L’image ne dit rien ! Et… comme pour ce qui concerne les enfants autistes, raison de plus pour que tout le monde lui fasse dire je ne sais quoi… l’image aussi a bon dos…

LE CINÉMA C’EST ÇA, C’EST CE QUI NE SE VOIT PAS
Ce gamin, là, c’est un documentaire ou une fiction ? C’est un documentaire pur jus. Et pour cause : vous ne pouvez pas faire faire autre chose à Janmari que ce qu’il effectue chaque jour. On peut pas faire plus documentaire. Eh bien ça fait fiction parce que les gens n’ont jamais vécu un truc pareil. Il n’y a ni documentaire, ni fiction, il y a du coutumier, ce coutumier étant assez réel pour surprendre… l’ultra-coutumier surprend : c’est-à-dire la surprise peut venir de ce qui ne se voit pas. Un geste pour prendre un bout de pain peut surprendre si vous arrivez à « filmer » ce qui dans le geste ne se voit pas, et se met de telle manière que le se s’aperçoive de ce qu’il n’aurait pas vu.
Pourquoi c’est du cinéma ? Parce que ça ne se voit pas… je veux dire : c’est très courant, cela arrive tout le temps entre les gens, donc ils le perçoivent tacitement, mais ça n’a pas d’expression verbale, ou alors ça n’en finirait pas. C’est ça le cinéma : c’est de venir en aide à tous ces couillons qui croient voir, alors qu’ils voient que dalle, ils ne voient rien… la tâche du cinéma est là, l’urgence du cinéma c’est ça : réanimer ce qui est engourdi, abruti, gâché, sur-nourri chez ceux-là.

LE BOULOT DU PRENEUR D’IMAGES
Filmer, c’est un mot qui a pris comme ça… ça m’a toujours gêné… je sais bien qu’il s’agit d’un film, mais comment se fait-il que c’est le matériau qui est devenu le verbe ? C’est vraiment faire une infinitif qui ne correspond pas, il ne faut pas gâcher les infinitifs… est-ce qu’on dit d’une poule qu’elle a « œufé » ? Il faut faire attention que les mots ne deviennent pas malades…
D’habitude, ce qui peut devenir verbe c’est l’outil : marteau, marteler… caméra, camérer… L’éthique, c’est encore un mot nébuleuse… comme image, comme asile. C’est un mot dont je ne me suis jamais servi, sauf depuis que j’ai lu Wittgenstein. D’après lui, l’éthique c’est « l’élan qui nous pousse à aller donner de la tête contre les bornes du langage » … ben c’est exactement le boulot du preneur d’images, son boulot essentiel… c’est d’être imprégné de cette idée qu’il s’agit de dépasser les bornes du langage et de ne pas être asservi à je ne sais quel système symbolique. C’est ça l’éthique.
… les Cahiers du cinéma… des articles de Bazin… je trouve au hasard une citation de Malraux : « le moyen de lier l’homme au monde par un autre moyen que le langage ». Le cinéma pour Malraux c’est ça. Et là encore ça m’a beaucoup rassuré… avec mes histoires d’images je ne suis pas si machin que ça, je ne suis pas tout seul…
Il y a, à mon sens, une tradition qui s’est interrompue par la vogue de la psychanalyse et autres modes de pensée pour lesquels le langage est… tout… … Et quoi qu’ils disent, le temps de l’image ce n’est pas le nôtre…

(Propos recueillis par Serge Le Péron et Renaud Victor, Les Cahiers du cinéma, Février 1990). Ce texte figure dans son intégralité dans Fernand Deligny. Œuvres, Ed. L’Arachnéen, 2017)