Vincent Dieutre – Le film manquant

Vincent Dieutre Cinéaste

Le film manquant

Un film (me) manque et tout le cinéma est dépeuplé. Un film qu’on m’a décrit comme important, crucial, bien avant que je ne fasse, moi, des films. Puis ce même film qu’on m’a dit proche des miens dès lors que je me suis mis à en faire. Et ce même film encore qui s’est avéré introuvable alors qu’on m’offrait une carte blanche dans un festival à l’occasion d’une rétrospective. Un film manque, que je suis contraint à rêver. Il doit être très beau puisque vous avez pu l’inventer, comme disent les personnages de Demy.

1990 : Je sors de désintoxication. Je suis aux côtés de Georg. Je l’ai suivi à Berlin. Nous marchons, nous parlons, je lui dis que je veux finir le film commencé à Rome. Il dit que je dois d’abord prendre mon temps, retrouver le goût de vivre, d’aimer. Mais la porte est là, devant nous et pour la première fois de sa vie, de la mienne aussi, nous allons traverser, tout simplement, à pied. Ça y est, passée la Porte de Brandebourg, nous sommes à l’Est et nous voilà tous deux pleurant comme des madeleines sous les yeux des touristes qui grappillent encore des bouts du Mur. Nous rions aussi, car nous sommes ridicules. Georg me dit que c’est ça le film que je devrais faire, un film tout simple un peu comme celui de Ronny von Prosa, ce film qui l’avait bouleversé dans les années 70. J’essaie de noter, de ne pas oublier, mais je sais aussi que Georg, terriblement dyslexique depuis l’enfance et les bombardements de Berlin, aura rétabli son orthographe si personnelle. Mais Georg a l’oeil de l’art et ce film doit être bien important pour que là, maintenant, au coeur encore sanglant de l’Allemagne année 9/0, il lui revienne en mémoire. Le titre reste improbable, mon Georg tente de le reformuler en français, tout en reniflant, encore tout baigné de sanglots réunifiés : C’est pas l’homo qu’est sale, c’est le monde autour lui. De Ronheim von Prausi

1998 : Georg a gagné le Sud loin de moi, je fais des films. J’ai pu aussi, lors de ma première Berlinale, voir des films de Rosa von Pronheim ; pas de chance ! Du fait de l’emploi du temps serré, je n’ai pu voir celui qui m’importait au-dessus de tout, et qui était pourtant annoncé sous le titre Nicht der Homosexuelle (mais on avance, on avance !).

Donc, je suis au Fresnoy qui vient d’ouvrir ses portes, pour donner une masterclass et montrer Leçons de Ténèbres. Straub est là. Il m’a déjà dit combien Rome désolée lui avait plu et je sais que les Leçons vont un peu le brusquer, plus lyriques, moins minimales. Mais il ne semble pas si déçu et, toujours bougon, me dit que je devrais voir un film allemand, un très beau film de Rosa von Pronheim, un film de 1970, du temps où Pronheim était encore un radical surdoué de la galaxie Fassbinder. Dans son allemand rauque et parigot, Jean-Marie m’énonce le titre entier : Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt. En gros : « ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il vit ». Indispensable Jean-Marie ! Me reste à guetter les programmes des cinémathèques et des salles spécialisées. 2003 : La cinémathèque de Lausanne m’offre une carte blanche. Je peux choisir tout ce qu’il me plaira de projeter au public, tout ce que j’ai toujours rêvé de voir. Et bien sûr, je vois là l’occasion d’en finir et de savoir enfin ce qui me lie à ce film incertain, fugitif, Nicht der Homosexuelle… de Rosa von Pronheim. Oui mais… Non : on est terriblement désolé, n’existent qu’une copie 16mm et une VHS du film, quelque part en Allemagne. Elles restent indétectables pour l’instant. Le film existe, certes, mais il est « rare ».

Voilà, l’être aimé, le cinéaste admiré, d’autres encore, m’auront donné le goût d’un film que je ne saurais voir. Un film qui me concernerait au premier chef. Peut-être qu’il n’existe pas et que c’est tant mieux, qu’il m’incombe de le re-faire ? Wikipédia mon amour, dis-moi ta vérité froide.

« Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il vit (Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt) est un film du réalisateur Rosa von Praunheim. Il parle de la sous-culture et de la vie de nombre d’homosexuels au début des années 70. Le film ne s’adresse pas à la société, mais aux homosexuels eux-mêmes. La thèse avancée est que les homosexuels sont responsables de leur situation difficile et qu’ils doivent surmonter leurs peurs en s’assumant au grand jour et en s’unissant dans la lutte pour un avenir meilleur et égalitaire.

Film précurseur de la naissance du mouvement de libération homosexuelle en Allemagne et en Suisse, il fut aussi très contesté et sa diffusion à la télévision provoqua un véritable scandale.

Pour des raisons financières, le film fut tourné comme un muet puis doublé à la postproduction avec des dialogues non synchrones. La voix off commente l’action sur le ton de la Kulturkritiket de la critique de la société. »

Paragraphe Wikipédia traduit de l’allemand par Bianca Mitteregger