Thomas Ordonneau

Thomas Ordonneau Producteur et distributeur

Je pense à Keep it for Yourself de Claire Denis, film de commande réalisé pour une marque de voitures japonaises, tourné à New York, dans un noir et blanc de pellicule optique éclairé par Agnès Godard. Vincent Gallo surgit dans l’appartement désert dans lequel s’est réfugiée l’héroïne du film. Il est en fuite, c’est un voleur de voitures, et il va l’emmener à l’extérieur, dans la ville, dans le monde, elle qui, étrangère aux lieux et seule, n’osait profiter de sa liberté. Le véhicule objet de la commande fait une très courte apparition dans mon souvenir. Le film est nimbé de brouillard également. Je me souviens d’un aspect factice, et aussi d’un souffle. La production exécutive de ce film de 40 minutes avait été faite par une société hollandaise dont la faillite a bloqué les droits jusqu’à ce jour. Je pense aussi à La Matiouette d’André Téchiné, d’après le magnifique texte de Jacques Nolot, que celui-ci remettra en jeu dans son premier long métrage, L’Arrière-Pays, mais je ne crois pas qu’il soit si rare que ça… En tout cas pas disparu.

Je pense à Young Soul Rebel, réalisé par Isaac Julien, vu au cinéma en 1990, dont la bande-son m’accompagne encore. Une magnifique bande soul funk. Un film d’une grande justesse sur une génération anglaise en prise avec la réalité du conservatisme, mais en même temps prête à éclore. Jamais plus entendu parler du film jusqu’à ce que, en visite chez un ami producteur, je ne découvre des post-it marqués du logo titre du film. Un reste d’une impression promotionnelle réalisée 20 auparavant… Ecrire ce texte me fait me rendre compte qu’Isaac Julien a bien entendu continué de travailler, et qu’il a notamment réalisé un film sur Frantz Fanon… Il faut que je redécouvre cet auteur !

Et il y a bien sûr Lettre à la prison, le film de Marc Scialom, tourné avec ses économies il y a 40 ans, puis abandonné, faute de moyens, faute de soutien, faute de tout. L’association qui héberge Shellac à Marseille, Film Flamme, dont fait partie alors la fille de Marc, Chloé Scialom, exhume à l’occasion d’un déménagement les bobines d’un coffre oublié sous un lit, par dépit. Projection, stupéfaction, il y a une oeuvre, et qui plus est marquée aujourd’hui par le temps car le positif découvert, seul élément restant du film, est un positif de travail qui a servi à monter le film à l’époque. Film flamme saura trouver les moyens financiers et humains pour restaurer le film à la cinémathèque de Bologne. Nous nous associons à eux pour faire connaître l’existence du film en le distribuant dans les salles de cinéma : au beau milieu des autres films de cette semaine-là, un oublié, endormi, revenu d’une parenthèse de plusieurs décennies nous envoie sa modernité, et une vérité inchangée sur l’exil, le sentiment d’étrangeté.