Tangui Perron – Séance

Tangui Perron Historien, chargé du patrimoine audiovisuel à Périphérie

Séance

Qu’il me soit permis de répondre ici en tant que programmateur un peu boulimique, proposant souvent des séances trop denses, à la curiosité multiple, avec néanmoins quelques thématiques récurrentes (et un peu plus de cinéastes favoris). Dans le cimetière des oeuvres englouties où nous attendons des miracles et guettons des résurrections, nous avons tous nos Graal et marottes – et si nous savons que l’objet enfin trouvé peut décevoir nos attentes, il ne tarit pas nos désirs. Commençons par un maître maudit, Grémillon.

Une séance des films invisibles commencerait par La Vie des travailleurs italiens en France, un des nombreux documentaires, souvent institutionnels, réalisés par l’auteur de Remorques (1941) durant les années vingt. Nous ne savons strictement rien (si ce n’est qu’il est de 1926 et qu’il mesurerait 2200m) de La Vie des travailleurs italiens en France, mais c’est un Grémillon et, vous aurez noté le titre, une belle promesse de contenu réaliste, voire ethnographique. Suivrait Tour au large (aussi de 1926) dont nous savons à peine plus – il en subsiste cependant de rares photos et photogrammes (comme les images d’un thonier au large de l’île de Groix). Tour au large, qui inaugure la belle veine maritime (largement bretonne) de Grémillon, est réalisé peu de temps avant Gardiens de phare (1929), un chef-d’oeuvre, et Daïnah la métisse (1931), remonté par les producteurs et désavoué par Grémillon – mais la version mutilée reste une oeuvre troublante, où se mêlent l’érotisme des corps et des machines, la mer et la lutte des classes. (Ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas apprécier la version longue de La Vengeance aux deux visages (1960), de et avec Marlon Brando, que nous n’aimons pas sa version écourtée).

Mais je finirai cette séance – peut-être qu’elle est déjà finie, que le projectionniste agacé a déjà coupé le micro et que les derniers spectateurs se sont enfuis – par un appel ou une prière, en ne sachant si cela relève d’une promesse d’alcoolique, d’un voeu pieux ou d’un premier pas. Un jour, nous retrouverons en son entier le plan-séquence tourné par Bruno Muel de la prise de parole de Suzanne dans Classe de lutte (1968) – le pendant de celle de Jocelyne dans La Reprise du travail aux usines Wonder (1968). Un jour, nous retrouverons le sketch que Ruy Guerra et Bruno Muel ont tourné pour Loin du Viêt-Nam (1967) mais que Chris Marker n’a pas retenu au montage. Un jour, nous retrouverons Transmission d’expérience ouvrière (1973) de René Vautier, lettre cinématographique et conseils politiques que des ouvriers des Forges d’Hennebont adressent aux ouvriers de Lip. Oui – sinon, on vous les racontera.