Simon Backès – Projection privée

Simon Backès Cinéaste

Projection privée

Ce n’est pas la première fois que je viens ici.

J’ai déjà été invité dans ce grand espace Art Déco, aux murs clairs, aux lignes épurées.

Comme toujours, tout le monde ici est très élégant. On parle plusieurs langues, sans élever trop la voix.

Je ne connais personne, je crois, mais je me sens très à l’aise.

Et puis aujourd’hui, c’est particulier : nos hôtes, dont j’ignore l’identité, ont organisé une projection, et franchement, je pourrais être tenté de croire que c’est pour mon seul plaisir, tant ce qu’on annonce est excitant. Nous allons voir deux bobines, miraculeusement préservées, une vingtaine de minutes en tout, d’un film inachevé de Josef von Sternberg.

Ce n’est pas le mythique I, Claudius avec Charles Laughton, c’est presque mieux encore.

C’est un film sur la vie de Napoléon – lointaine idole de ma petite enfance.

Et quoique je n’en aie jamais entendu parler avant ce soir, c’est indubitablement un Sternberg.

Il n’y a pas vraiment d’action, plutôt une succession de tableaux de maître, des représentations de bals un rien funèbres, où des spectres en uniformes et crinolines évoluent avec grâce parmi les ors sombres de l’Empire. Les hommes ont l’air de soldats de plomb géants, mais peints avec une extrême attention aux détails, et semblent tous comme manipulés, magnétisés, par les regards que leur concèdent brièvement des femmes splendides aux manières glacées de courtisanes.

Il y a du désir qui circule, et du pouvoir – c’est sans doute la même chose, c’est ce que la caméra traque, avec une impitoyable précision. Et puis, plaisir suprême, l’empereur est incarné par Bela Lugosi. Le film semble dater du début des années 30 (je me promets de faire des recherches), mais Bela a l’air plus jeune, il ressemble à ses photos de jeune premier dans les programmes de théâtre hongrois de la fin des années 10.

Ce n’est pas un casting si improbable en fait, il a la prestance et la fièvre adéquates – et le résultat n’était pas forcément plus convaincant quand, plus tard, Brando ou Dennis Hopper s’y sont essayés.

Je me laisse baigner par les images, d’autant plus belles à mes yeux que je suis conscient de profiter là d’une occasion unique, en privilégié absolu.

Si on admet la thèse des théoriciens selon laquelle tous les personnages de nos rêves ne sont que des projections de nous-mêmes, alors oui, je suis bel et bien le seul à avoir vu ce film, je ne fais littéralement qu’un avec le public qui m’entoure, je suis, j’ai été tous ces hommes en smoking et toutes ces femmes en robe de soirée, frissonnant discrètement du plaisir de la découverte.

Une prochaine fois, j’essaierai de rêver à une vie de Nestor Makhno, le cosaque de l’Anarchie, filmée par Sam Peckinpah. J’aimerais bien qu’il y ait Jack Palance.

J’attends.

Si vous avez la chance de le voir avant moi, merci d’écrire au journal, qui transmettra.