Romain Goupil – Mon Premier Film

Romain Goupil Cinéaste

Mon Premier Film

J’avais seize ans. Je connaissais Nicole Higelin, elle participait au service de recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer.

Ils cherchaient une quinzaine de jeunes, intéressés par la découverte de la vidéo. À l’époque, le procédé semblait encore nouveau et révolutionnaire.

Caméra de studio énorme et régie fixe. Pendant toute une journée, le studio mettait à la disposition de chaque stagiaire ce matériel de tournage. J’ai écrit le scénario et choisi la musique : Miles Davis. C’était donc mon premier contrat, mon premier vrai film pour le coup. L’EXCLU. Il racontait l’histoire de mes deux meilleurs copains Coyotte et Baptiste.

Nous avions enregistré en cachette la colère du père de Coyotte que nous avions provoquée pour qu’il foute son fils à la porte !

On illustrait cette terrible bande-son d’images de mes deux personnages stoïques au milieu de piles d’assiettes – trois mille – tandis qu’en transparence apparaissait le visage du père accompagné par la trompette de Miles Davis… Bien entendu au bout de cinq minutes, Coyotte et Baptiste se jetaient sur les piles d’assiettes, elles se cassaient dans un vacarme d’enfer sur fond d’effroyables engueulades paternelles…

Ce film d’une dizaine de minutes était suivi par un entretien avec Gainsbourg, le parrain de mon projet. Notre discussion n’a porté que sur le Vietnam, alors qu’il n’avait d’autre envie que de me parler de « gonzesses », de l’amour, « les rousses… les brunes… ahhhh les blondes »… L’entretien se déroulait dans les fous rires, ponctués d’insultes complices. Je ne comprenais rien à ses histoires de filles, je le bassinais avec mes Vietcongs… Notre échange se résumait à une vingtaine de minutes sur la guerre du Vietnam, ce qui ne se faisait pas du tout à l’ORTF, si librement et sur ce thème.

Mon film et l’entretien ont été interdits d’antenne, censurés à la demande du ministre Alain Peyrefitte.

Tout le monde a obéi. Je n’ai jamais vu mon film. Bien plus tard, en 1969, on m’a dit qu’il avait été effacé. Nous étions à la veille de mai 68 et ils ont simplement expliqué : «Il fout déjà le bordel dans les lycées, aucune raison de lui laisser un peu plus la parole ».

Si ô si… si on retrouvait une copie, une image. Si ô si… ci… cinéma !