Raphaël Bassan – Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study

Raphaël Bassan Critique de cinéma

Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study

Serguei Eisenstein entreprend, en 1930, un film syncrétique sur sa vision du Mexique — Que viva Mexico ! — qui se veut une ode au peuple mexicain (et à la tragédie des Indiens décimés et acculturés par les conquérants espagnols), mais aussi une nouvelle manière d’envisager le cinéma, hors d’URSS, en étroite collaboration avec les plasticiens Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco. Il est accompagné de son assistant Grigori Aleksandrov et de son chef opérateur Edouard Tissé.

Le scénario original, conçu en collaboration avec Aleksandrov, comprend un prologue et quatre « épisodes » : Fiesta, Sandunga, Maguey, Soldadera suivis d’un épilogue. Upton Sinclair, riche intellectuel socialiste, en devient le producteur.

Le tournage s’avère long et, en 1932, Sinclair, qui juge les dépassements budgétaires démesurés, se retire. Eisenstein est rappelé par les autorités de son pays ; il ne reverra jamais les négatifs qu’il a filmés.

Sinclair vend des pans du matériel tourné. Une dizaine d’oeuvres, pointant tel ou tel aspect du projet initial, en dérivent. Sol Lesser en tire Thunder over Mexico (1933), long métrage qui développe essentiellement l’épisode Maguey : la révolte, réprimée dans le sang, de quelques péons contre les propriétaires locaux (avec les fameux plans des trois paysans enterrés jusqu’au cou, et piétinés par les cavaliers). En 1939, Marie Seton monte une version plus conforme aux souhaits polysémiques du maître, Time in the Sun : un commentaire trop rigide en détériore la puissance poétique.

Ce n’est qu’en 1954, après la mort du cinéaste, qu’Upton Sinclair dépose les négatifs en sa possession, au Musée d’Art moderne de New York (MoMA). En 1955, Jay Leyda, cinéaste, critique, historien du cinéma, en monte, sous le titre Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study, une suite apparemment chronologique, d’une durée de près de quatre heures. Le résultat est présenté, à Berlin, en 1958, lors d’une conférence sur Eisenstein, et éveille l’intérêt des autorités soviétiques, qui ne récupéreront ces négatifs que vingt ans plus tard. De ce matériau, mais aussi d’autres sources (la partie Maguey est très réduite dans le montage de Leyda), Grigori Alexandrov tire le film Que viva Mexico ! (1979) qui se rapproche le plus de ce qu’avait prévu Eisenstein.

On ne verra jamais le film tel qu’il a été imaginé et écrit par l’auteur d’Octobre. Eisenstein’s Mexican Film : Episodes for Study — oeuvre ellemême rarement projetée, qui l’a été, en décembre 2010, à la Cinémathèque française, lors d’une intégrale consacrée à Eisenstein —, est bien plus qu’un montage bout à bout du négatif original. C’est un véritable documentaire sur la manière de filmer du cinéaste, de préparer ses plans, de produire du sens par les images. Des intertitres explicatifs, mais jamais redondants, informent sur tous les aspects de ce travail pionnier.