Martin Scorsese

Martin Scorsese Cinéaste

  • Les Rapaces (Greed), 1924, d’Erich von Stroheim

Cette adaptation du roman épique de Frank Norris sur la soif d’or destructrice de trois individus ordinaires reste un grand film, même dans sa version sévèrement tronquée. Mais Stroheim entendait en faire tout autre chose : une grande fresque réaliste qui dépeindrait tout un style de vie, ainsi que les rêves et les ambitions de ceux qui le vivent. Irving Thalberg, le jeune producteur en chef de la MGM ne voyait pas les choses du même oeil (contre toute attente, Stroheim travailla pour Thalberg un an plus tard sur un film beaucoup moins ambitieux, son remake de La Veuve Joyeuse (The Merry Widow). Il existe aujourd’hui une version des Rapaces dans laquelle on a remplacé les séquences manquantes par des images fixes, version intéressante mais en fin de compte insatisfaisante : on passe son temps à imaginer ce que le film aurait dû être.

  • The Elusive Pimpernel, 1950, de Michael Powell & Emeric Pressburger

Alexander Korda, l’un des quelques hommes qui contribuèrent à créer une industrie du film au Royaume-Uni, demanda à Powell et Pressburger de faire un remake en Technicolor du Mouron rouge (The Scarlet Pimpernel), l’histoire d’un aristocrate britannique qui opère incognito à Paris pendant la Terreur. Les « Archers » (le nom de leur maison de production, ndt) imaginèrent leur propre version de l’histoire, totalement fantaisiste, avec des numéros musicaux, des sous-entendus au second expérimendegré et des effets visuels hyperboliques. Samuel Goldwyn, qui était en affaire, avec Korda, détesta le film et ordonna de sérieuses coupes, intermèdes musicaux compris. Le film sortit aux Etats-Unis dans quelques copies noir et blanc ! Je l’ai vu en couleur sur la 42e rue, et ce souvenir est ancré en moi. Michael pensait que les coupes d’origine étaient définitivement perdues, mais nous préférons croire qu’elles attendent au fond d’une cave quelque part dans ce monde.

  • Le Procès Paradine (The Paradine Case)

Au fur et à mesure que je vieillis, je trouve les films d’Hitchcock toujours meilleurs ; ils s’enrichissent et deviennent plus complexes à chaque nouvelle vision. Y compris les films censés être les moins réussis, comme L’Etau (Topaz) ou Le Rideau déchiré (Torn Curtain). Ce film sur un avocat britannique de plus en plus attiré par la mystérieuse accusée de meurtre qu’il défend est d’un genre un peu différent. Hitchcock n’a jamais vraiment cru au scénario, alors que Selznick lui-même le trouvait porteur. Hitchcock avait travaillé sur la première version du scénario, mais il avait aussi essayé de faire en sorte que le film fonctionne tel qu’il était — son premier montage durait 3 heures et demie. Le Procès Paradine serait probablement imparfait dans n’importe quelle version, mais un Hitchcock imparfait reste plus excitant que bien des films.

  • The Other Side of the Wind, Orson Welles 1970-1975

Dans les vingt dernières années de sa vie, Orson Welles a fait des films qui échappaient aux standards de l’industrie cinématographique. Il travaillait à la manière d’un peintre ou d’un compositeur, tournant un peu ici, un peu là, retravaillant ceci et reprenant cela durant de longues périodes. Quand Welles mourut, il laissa de nombreux projets à divers niveaux d’avancement. Cependant son oeuvre maîtresse reste ce film sur un ancien cinéaste hollywoodien vieillissant (interprété par John Huston, authentique vétéran d’Hollywood lui-même) qui tourne un film « jeune » et pseudo-artistique pour rester à la page du nouveau « Nouvel Hollywood » d’alors avec en toile de fond son désir homosexuel sous-jacent pour le jeune premier. Le projet se développa lentement au cours des ans, ne cessant de changer de forme et de ton. Welles avait l’intention d’entrecroiser des séquences de style « cinéma vérité » de la fête d’anniversaire du réalisateur et des parties « film dans le film ». A sa mort, la copie de travail et tous les rushes furent saisis par le gouvernement iranien (le principal investisseur du film était iranien), puis confisqués par le gouvernement français. Il y a eu depuis plusieurs tentatives pour terminer le film, aucune n’ayant abouti à ce jour. En 1975, quand l’American Film Institute a rendu hommage à Welles, il en a montré deux longues séquences, toutes deux absolument éblouissantes. On peut maintenant facilement les visionner sur You Tube. J’espère qu’un jour on pourra voir le film dans une version qui rende justice aux intentions de Welles.

  • La Splendeur des Amberson (The Magnificent Ambersons)

Après Citizen Kane, le jeune Orson Welles enchaîne sur l’adaptation de ce roman de Booth Tarkington sur la lente déchéance d’une famille d’Indianapolis dont le mode de vie est entièrement détruit par le progrès industriel. Alors que tout s’était bien passé pour Welles sur son premier film, tout se passa mal pour le second. La direction du studio avait changé et avait beaucoup moins de sympathie pour lui et pour son talent artistique ; l’avant-première du film fut un désastre et quand des coupes drastiques furent ordonnées, Welles était en Amérique du Sud où il tournait son documentaire It’s All True. Le film fut sévèrement amputé et on fit tourner une nouvelle fin à un autre réalisateur. Il faut dire que Welles était un tel génie que La Splendeur des Amberson reste un très grand film, même dans sa version si manifestement dénaturée ; chaque moment en est si fort qu’on peut d’une certaine manière ressentir les vastes passages manquants. Mais quand on lit le script qu’utilisait Welles pendant le tournage et qu’on comprend soudain pleinement ce qu’il avait en tête, ça vous brise le coeur. Pendant des années, les cinéphiles ont entretenu l’espoir que la copie de travail des Amberson avait survécu et qu’elle dormait dans des archives en Amérique du Sud. Ces espoirs s’amenuisent. Elle semble avoir disparu pour toujours, exactement comme la splendeur victorienne du manoir des Amberson.

Traduit de l’anglais par Muriel Carpentier