Louis Skorecki – La Lettre perdue (1975)

Louis Skorecki Journaliste, critique, cinéaste et producteur

La Lettre perdue (1975)

Je me demande où est Lettre de n., le film que j’ai réalisé en 1975… En 1973, j’avais découpé Eugénie de Franval en 9 ou 10 plans-séquences…

…J’ai dû attendre un an (pas assez d’argent) pour tourner l’image, dans un appartement aux fenêtres vêtues de noir… Le principe d’EDF était le même que celui d’India Song : il s’agissait de traiter séparément son et image… C’est l’une des deux raisons pour lesquelles Duras adorait le film (ils ont été tournés en même temps, sans avoir eu vent l’un de l’autre)…

…L’autre raison pour laquelle elle aimait beaucoup EDF, c’était la présence d’une toute petite fille devant laquelle un homme, moi, se masturbe… Marguerite avait même cru (pure hallucination, pur désir) voir le sexe de cette toute petite fille à un moment où elle croise et décroise les jambes (elle est assise par terre)…

…L’idée de mon film suivant, Lettre de n., c’était de rééditer cette idée d’une fiction où son et image se donnent la main tout en s’ignorant, voire en se faisant la guerre…

Cette fois-là, le principe n’était pas vraiment sadien, encore que… J’avais demandé à une amie, Nathalie, plutôt douée pour l’écriture, avec laquelle je venais d’avoir une brève liaison, de m’écrire une lettre qui décrirait de manière assez échauffée, nos rapports… J’ai fait lire cette lettre par une jeune femme, et j’ai balancé cette bande-son sur des plans presque fixes d’une très très jeune fille, presque un bébé… C’est tout… Le seul endroit, si je me souviens bien, où le film a été montré, c’est en 1976 (ou 77) à Digne, au moment où Pierre Queyrel animait ces rencontres auxquelles il avait donné une ferveur extraordinaire (Duras était une habituée, Robert Kramer ou Philippe Garrel y venaient volontiers)… La projection eut lieu dans une salle où pouvaient tenir au maximum 20 personnes … il y en avait 30… On le projeta de nouveau : encore 30 personnes… et ainsi de suite plusieurs fois… Aucun de mes films n’a jamais fait cet effet sur des spectateurs… Ça n’avait rien d’un film porno, mais pour les cinéphiles qui s’y ruaient, séance après séance, ce devait en être un…

J’aurais adoré le revoir… Je n’ai pas eu le temps de reporter cette Lettre de n. sur un autre support, et c’est aujourd’hui impossible… Cette video 1/4 de pouce (qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à une K7) n’existe plus… Je l’ai cherchée et recherchée mille fois, elle est irrémédiablement perdue… Seul le souvenir qu’en ont des spectateurs que je ne connais pas et que je rencontrerai jamais continue peut-être à faire vivre quelque part au loin cette Lettre de n. et à lui apporter, peut-être, un peu d’amour…