Jonathan Rosenbaum – Lost and Found

Jonathan Rosenbaum Critique de cinéma

Lost and Found

Pour ne rien vous cacher, je dois avant tout préciser que Françoise Romand est une bonne amie à moi depuis deux décennies. Mais je m’empresse d’ajouter qu’elle est devenue une amie en raison de mon enthousiasme immodéré pour Mix-Up (1986), son premier film – l’un des documentaires les plus étranges, mais aussi les plus forts que je connaisse.

Film tourné en seulement douze jours, mais relatant une histoire vraie aux strates multiples s’étalant sur près d’un demi-siècle, Mix-Up raconte et explore ce qui s’est passé après que deux femmes anglaises de la classe moyenne, Margaret Wheeler et Blanche Rylatt, ont mis au monde deux filles en novembre 1936 dans une clinique de Nottingham, et que les bébés ont été échangés par inadvertance. Cela à cause d’une erreur de classement qui ne fut confirmée que 21 ans plus tard, années pendant lesquelles Wheeler avait persévéré dans l’exploration de ses désagréables soupçons, restant toujours en contact avec les Rylatt. Entretemps, bien sûr, Peggy et Valerie avaient grandi avec leurs fausses mères, Blanche et Margaret respectivement.

En revoyant Mix-Up récemment, et en découvrant que le film n’a fait que s’amplifier et se bonifier avec le temps, je continue à me demander pourquoi il n’est pas plus connu. Les films de Romand, décrits dans une auto-interview, sont assez différents les uns des autres (et son film autobiographique Thème Je, qu’elle appelle The Camera I en anglais, est encore plus radical et transgressif que Mix-Up) ce qui la rend difficile à saisir en tant qu’auteure.

Mais le plus grand obstacle est peut-être que son chef d’oeuvre présente un véritable défi dans sa façon de rendre l’art et la vie indissociables l’un de l’autre : Romand y fait fusionner choix artistiques et initiatives éthiques, et nous met au défi de faire de même en la suivant. La rivalité implicite entre les deux mères, leur culture et leur vision du monde respective, transparaît partout. Mais le génie de la cinéaste tient en partie à ce qu’elle réussit à faire participer la famille entière au jeu de rôle sérieux que constitue la production du film, jeu auquel le spectateur est lui aussi forcé de participer. Ceci fait de son art à la fois une aventure imprévisible et périlleuse, et un processus de guérison inhabituel, pour les personnes filmées aussi bien que pour nous. La devise pleine d’espoir qui clôt le film – « Nous sommes faits pour vivre ensemble » – peut paraître un peu optimiste, mais le film lui-même n’est rien d’autre qu’une démonstration à plusieurs facettes de cette thèse. Traduit de l’anglais par Olivia Cooper Hadjian et Aurélia Georges