Jean-Michel Frodon – La guerre et la révolution cachées d’Amir Naderi

Jean-Michel Frodon Journaliste et essayiste

La guerre et la révolution cachées d’Amir Naderi

Trois raisons emboîtées de désirer que soient montrés La Recherche (1979) et La Recherche 2 (1981) d’Amir Naderi.

1) La certitude que Naderi, malgré une moisson de prix dans les festivals, reste à l’écart d’une reconnaissance à la hauteur de ce que mérite un des grands cinéastes contemporains, auteur d’une oeuvre considérable et très diverse au cours des 40 dernières années. L’auteur du Coureur et de L’Eau la terre le vent, qui a exploré plusieurs idées du langage cinématographique au cours de sa carrière iranienne (1971-1989) puis s’est réinventé comme cinéaste aux Etats-Unis depuis qu’il y vit en exil, est une sorte de titan interdit de lumière par on ne sait quel injuste décret olympien.

2) La découverte, durant le Festival d’automne 2000, de La Recherche 2, film de guerre exceptionnel, fiction tournée sur les lieux des combats en cours, dans une ville en ruines, sous le feu de l’ennemi, où les évènements sont rejoués par ceux qui viennent de les vivre dans une relation critique au réel et au récit, d’une intensité dont je ne connais pas d’autre exemple. Le regard enflammé de Naderi parcourt aux côtés de ses personnages un voyage à travers l’enfer, dont j’ignorais, quand je l’ai vu, que c’était une manière de miracle : rigoureusement interdit, supposé ne plus exister, le film demeure depuis invisible en Occident, et évidemment dans son propre pays. Lorsque j’ai demandé à Amir Naderi s’il en possédait une copie, c’est les larmes aux yeux qu’il a répondu non.

3) Et qu’il m’a parlé de l’autre film, « encore plus invisible », « encore plus interdit », si ces expressions ont un sens. Tourné dans les semaines qui ont suivi le déclenchement de la révolution qui devait chasser le Shah d’Iran, aussitôt banni par les nouvelles autorités, il existe pourtant quelque part. Invocation des disparus des journées révolutionnaires, travail d’enquête sur des événements d’une violence jamais vraiment racontée ni montrée, et qui mobilisent en écho nos grandes références sur la construction de la visibilité de ce qui a été effacé du monde, en particulier Nuit et brouillard et Shoah. Film disparu consacré aux disparus de la révolution, La Recherche est une énigme douloureuse, dont je crois la résolution nécessaire, sans savoir si elle est possible.