Freddy Buache – Les Trouble-fête

Freddy Buache Ancien conservateur de la Cinémathèque suisse

Les Trouble-fête

Au moment où vient de paraître un livre : Elisée Reclus, géographe, anarchiste, écologiste (Ed. Robert Laffont, 2010), un projet du cinéaste suisse Michel Soutter qui ne parvint pas à se réaliser, revient à la mémoire. Après avoir signé Repérages (1977, évocation lointaine de Tchékhov et Tolstoï), L’Amour des femmes (1981, comme son titre l’indique) ou Signé Renart (1991, évocation de sa propre solitude) ou, pour la télévision, L’Eolienne (1975, mal reçu), Michel Soutter porta sa réflexion, d’une façon moins assurée, du côté du monde patriotique entourant son travail qui, d’ailleurs, ne l’avait guère soutenu. Alors, un peu partout, l’économie prenait le pouvoir contre les aspirations des peuples, et la chute du Mur de Berlin marquait pour lui moins d’enthousiasme que ne le disaient les journaux. Depuis un temps certain, l’idée qui signalait, par la caméra, les manifestes de contre-culture (commencés dans les années 60 par la télévision romande et dès 1965 par le « nouveau cinéma suisse ») l’intriguait toujours mieux en lui faisant porter son regard du côté des utopistes de la Franche-Comté. Pierre-Joseph Proudhon (de Besançon), Charles-Louis Fourier (de Besançon également, avec son Nouveau monde amoureux), Arc-et- Senans de « l’architecte maudit » Claude-Nicolas Ledoux (étudié par un court métrage de Pierre Kast en 1954) lui donnèrent l’occasion de connaître avec attention le peintre Gustave Courbet réfugié en Suisse au lendemain de La Commune de Paris. Du coup, il se mit à lire Bakounine, Kropotkine ou Max Stirner (L’unique et sa propriété), ce qui l’engagea de tout coeur à préparer un scénario qu’il intitula : Les Trouble-fête.

Il s’agissait de l’organisation d’un spectacle champêtre dans la ville natale de Courbet (Ornans) où l’artiste célèbre est interprété par un barman d’un lieu voisin. Il surprend la population par sa liberté d’ordre érotique en faisant défiler dans une exposition les gens devant un tableau : L’origine du monde. Une trouble réaction, partisane ou violemment contraire, partage la communauté de la bourgade tandis que divers éléments de la pièce contribuent encore à soulever l’exaltation ou l’indignation de ces Jurassiens que filme, en outre, un documentariste hollandais. De la sorte, devaient s’exprimer des rapports liés à la politique et aux relations ordonnées avec le corps des femmes (et non sur de vagues considérations philosophiques marquant les réalités générales de la société).

Les commissions d’experts mises en place pour l’éventuel soutien d’une telle oeuvre livrant une nouvelle idéologie dans le septième art helvétique le refusèrent comme elles avaient renvoyé, vers 1960, Blaise Cendrars qui souhaitait parler de lui-même et de ses amis avec Georges Franju que l’aide française prenait pourtant en charge pour la moitié du budget.