Enrico Ghezzi – Fear and Desire

Enrico Ghezzi Réauteur d’images

Fear and Desire

Il n’y a pas de film plus maudit que celui qui l’est par son propre auteur. Fear and Desire, le premier long métrage de Kubrick, demeure encore aujourd’hui le trou noir de sa filmographie. Tourné par le cinéaste à l’âge de 24 ans en 1952 (l’année où l’on vit le premier film de Debord – sans images – et Europe 51 de Rossellini), il sortit en salles sous le signe du Bélier le 1er avril de l’année suivante, eut un discret succès d’estime dans le circuit « art et essai » avant de disparaître rapidement. C’est Kubrick lui-même qui le retira de la circulation, en interdisant toute projection publique à venir : « ce n’est pas un film dont je me souviens avec fierté, sinon pour l’avoir mené à terme » dira-t-il.

Les quelques lignes d’intrigue qui en subsistaient laissaient transparaître une quintessence kubrickienne : un film de guerre et d’horreur, de fantômes et de doubles ; un film perdu derrière les lignes ennemies, comme la patrouille que l’on voit s’avancer dans le néant.

Fear and Desire demeura invisible jusqu’en 1989, quand la copie d’un collectionneur apparut lors de rares projections privées. Aujourd’hui encore — alors que le cinéaste est décédé en 1999 après avoir bouclé la boucle d’une oeuvre intensément ancrée dans le fantasme du “tout surveillance” avec Eyes Wide Shut, terrible chef d’oeuvre sorti en salles sans qu’il ait pu y apporter sa dernière touche — Fear and Desire n’a toujours pas été remis en circulation par la famille, conformément à la volonté de Kubrick. Il en circule pourtant d’abominables copies pirates en vhs et des dvd douteux dans le monde entier. Je garde avec nostalgie le si précieux souvenir de la seule projection publique au monde, en juillet 1992 au TaoCinema, le festival que je dirigeais, qui était mentionnée “sous réserve” dans le catalogue, entre les sections Fuori Orario1 et La Coda della Comete2. Une projection unique, à minuit, dans le magnifique théâtre grec de Taormina, au terme d’une année de pressions et de recherches obsessionnelles, avec l’aide amicale et décisive de Paolo Cherchi Usai, et qui — heureuse surprise finale ! — ne provoqua ni mesure de rétorsion ni réaction scandalisée du cinéaste ou de ses proches.

Fear and Desire (Peur et Désir). Ces deux pôles, la pulsation et le courant de l’un à l’autre, constituent l’unique lien du cinéma avec la réalité contingente qu’il bouscule et qu’il lézarde, par sa seule exposition (une série inachevée d’images, fissures dans lesquelles le monde se délite). En repensant aux images en 16mm de Fear and Desire, dansant dans l’immense théâtre antique avec en toile de fond les coulées de lave de l’Etna rougeoyant dans la nuit, son destin de chef d’oeuvre manquant mais pas manqué me semble presque juste et approprié, comme le fantôme extraordinaire d’un film hors du temps qui flotte dans l’espace jusqu’à découvrir que l’ennemi a notre visage, le visage de qui croit vivre et voir.

(Le cas de Fear and Desire m’empêche heureusement de déplorer la disparition étrange et sans intérêt de ma première « chose » vidéo, en 1978, un film « amoureux » d’une demi-heure en ¾ U-matic noir et blanc, commis en 1978 : Un difficile parlare (di queste cose, senza parole adatte3). Jamais revenue du premier petit festival qui l’avait demandée et montrée : une vengeance d’amour, je le crains.

Traduit de l’italien par Muriel Carpentier