Cyril Béghin – Il Barocco leccese

Cyril Béghin Critique

Il Barocco leccese

Est-ce par magie de la formule que les deux courts-métrages réputés perdus de Carmelo Bene ont des titres qui condensent son oeuvre entière, non seulement de cinéma mais de théâtre, télévision, radio ? Les titres, trop forts, ont fait disparaître les oeuvres : Il Barocco leccese (1968) – le baroque et le grand Sud italien -, Ventriloquio (1970) – la voix déliée du corps, émanant d’une caverne immémoriale. Ventriloquio, souvent décrit comme inspiré d’un extrait d’à Rebours, s’imagine facilement dans la continuité de Hermitage, le seul et magnifique court-métrage visible de Bene, qui évoquait déjà le roman de Huysmans. Il Barocco leccese suscite plus de curiosité, alors même qu’il serait restauré et maintenant bien visible dans une cinémathèque italienne, comme en témoigne Cosetta Saba en 1999 dans un petit livre sur le cinéma de Bene : il s’agirait d’« une séquence lente (…) de cadres fixes sur des « fragments » (putti, anges) de la façade supérieure de la basilique Sainte-Croix de Lecce », accompagnée d’une voix off, qui n’est pas celle de Bene, dont les répétitions rappelleraient L’Année dernière à Marienbad. Le film devait être suivi de deux autres « documentaires » sur les Pouilles : un sur les martyrs d’Otrante, un autre sur la grotte à stalactites de la Zinzulusa – autant d’éléments qui se retrouveront dans Notre-Dame des Turcs. Voilà pour la réalité. Mais la magie des formules est décidément plus forte : dans ce titre, Il Barocco leccese, s’entend le mélange de haute et de basse culture, de violences percussives (barocco : montage !) et de douceurs chuintantes (leccese : couleurs !) qui font l’art de Bene. Et aussi cette adjectivation ou cet ajout particulaire, ce collage qui change tout : leccese comme il y aura plus tard une « horror suite » pour Macbeth, une « vulnérabilité invulnérabilité » d’Achille pour Penthésilée – comme il y a toujours un Bene pour Carmelo.