Adriano Aprà – Invisibles

Adriano Aprà Historien du cinéma, critique

Invisibles

J’aimerais, comme films invisibles, parler de films que j’ai vus. C’est un paradoxe qui révèle, outre mon âge, la fragilité de notre art.

En 1956 ou 1957 – j’avais 16 ans, j’ai rencontré chez Cesare Zavattini à qui je venais demander conseil sur mon futur de jeune cinéphile, un jeune homme de mon âge : Bernardo Bertolucci. Il était là pour montrer à Zavattini deux courts-métrages qu’il avait réalisés, en 16mm noir et blanc : La Teleferica (Le Téléphérique) et La Morte del maiale (La Mort du cochon). Le premier était une petite histoire d’amour entre adolescents, filmée dans les collines autour de Parme, la ville natale de Bernardo. Je l’avais trouvé un peu « esthétisant », faisant un usage excessif de plongées et contre plongées, dans le but de démontrer son habileté de jeune metteur en scène. Dans certains entretiens, Bernardo a parfois mentionné ma réaction comme quelque chose d’assez désagréable pour lui. Mais il a oublié qu’en revanche, j’avais beaucoup apprécié le caractère factuel du second court, un documentaire – qui pourrait faire penser au Cochon de Jean Eustache – tourné lui aussi dans la campagne parmesane. Ces deux courts-métrages qui marquent les débuts de BB, ont vraisemblablement disparu.

En 1958, pendant la Mostra de Venise – mon tout premier festival –, j’ai vu au cours de la rétrospective Stroheim la deuxième partie de The Wedding March : Honeymoon. La copie avait été retrouvée tout récemment en Amérique Latine avec, si mes souvenirs sont bons, sa série de disques vinyle 78 tours pour la sonorisation (système Vitaphone de toute évidence). Ils avaient été cassés accidentellement – quelqu’un s’était assis sur la pile des disques ! – et on entendait en effet sur la bande son un « toc » récurrent. Je garde un souvenir très vague de cette projection. Je savais que le film avait été remanié par la production (avec l’aide de Sternberg !) contre la volonté de Stroheim et que sa qualité était très inférieure à The Wedding March, bien qu’il mette en scène les mêmes obsessions sadiques. Cette copie unique a brûlé peu de temps après à la Cinémathèque Française.

Ce qui reste obscur, c’est que pour réaliser la sonorisation du film à partir d’une copie muette avec disques séparés, la Cinémathèque a bien été obligée de faire un contretype négatif duquel elle a ensuite tiré une copie positive sonore (avec une partie de l’image coupée pour laisser la place à la bande son) : la copie projetée à Venise. Ce qui a disparu dans l’incendie est donc soit l’original nitrate, soit le contretype, soit la nouvelle copie sonorisée safety – mais pas les trois. Ceci paraît très étrange, et me pousse à croire que peut-être…